Le recueillement n'exclut pas l'accueil. Au contraire, il le favorise en l'approfondissant.
L'hôte du cloître est reçu avec honneur " comme le
Christ lui-même" (ch. 53).
Le moine qui passe incline la tête
: en chaque homme il salue un frère. Mais cette politesse n'est pas
du monde, cette révérence pas obséquieuse. Saint Benoît
bannit les mondanités. La réserve du moine situe sa politesse
en son vrai plan qui est surnaturel. L'humaine cordialité n'en est
pas exclue, mais illuminée. Le moine doit cultiver, affiner patiemment
en lui le sens de l'homme. Au contact de ses frères il se sensibilise à
cette qualité humaine que le Christ, en la partageant, a sublimée
et divinisée. Il s'applique jour après jour à honorer en
chaque frère la créature qui, infiniment aimée du Seigneur,
est par ce fait infiniment aimable.
Chaque homme a ses limites, et
son entourage les connaît. Mais en son fond chacun demeure inconnaissable
et illimité. Créé à l'image de Dieu, tout homme est,
comme son modèle divin, une réalité infinie, un mystère
insaisissable.
Les limites de nos proches sont trop souvent des obstacles
pour notre cur, des bornes pour notre charité. Pourtant la charité
pratique ne commence peut-être qu'avec le franchissement de ces obstacles,
au-delà de la sympathie, de l'estime ou de l'admiration. La prétention
de bien connaître est un orgueil du jugement. Car le jugement de fond n'est
pas de compétence humaine. La vérité commande un prudent
respect, une humble distance à l'égard des proches. La justice exige
de ne pas juger. La faiblesse du jugement chez l'homme est telle que non seulement
il juge superficiellement, par incapacité radicale d'atteindre " l'autre"
en sa profondeur essentielle, mais encore et surtout, parce qu'il est souvent
incapable - sauf un très lucide et courageux effort - de remettre en question
tous les préjugés qu'il a laissés presque inconsciemment
se former en lui. Le jugement de l'homme est téméraire. La
grandeur de notre cur ne se mesure pas à la noblesse de nos idées
communautaires, voire universelles, mais primordialcment au simple accueil de
nos proches dans notre jugement. Celui-là seul est véritablement
ouvert à l'humanité entière qui sait inlassablement s'ouvrir
et se rouvrir à tout son prochain. C'est cet accueil constant des proches
qui pratique exclusivement sur le cur de l'homme l'ouverture universelle
à tous les frères séparés ou lointains. Tout
homme présente deux visages : un profil désavantageux, limité
ou fermé sur la grimace de la nature, et un profil avantageux, ouvert ou
susceptible d'ouverture sur la grâ et la sainteté. L'humanité
voile souvent la sainteté au lieu de la dévoiler, la dissimule au
lieu de l'assimiler et de la resplendir. Seule a jamais été
sainte et resplendissante totalement l'humanité du Seigneur Jésus
et de Marie sa mère. Mais en chaque homme, quel qu'il soit, la foi
honore la vocation d'un saint. En chacun, elle discerne et sonde le rayonnement
de la gloire, l'honneur même de Dieu.
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