Avant-propos
du livre
Ce livre est né d'une sorte de nécessité
intérieure. Pour des raisons à la fois conscientes et inconscientes,
il m'a semblé que je ne pouvais pas ne pas dire de quelle manière
je participe aux épreuves du ministère apostolique en exerçant
actuellement mon ministère d'évêque en France. J'ai des
raisons de prendre à mon compte les affirmations passionnées de
l'apôtre Paul lorsqu'il explique aux chrétiens de Corinthe ce qui
anime son combat intérieur : Pressés de toute part, nous ne sommes
pas écrasés, dans des impasses, mais nous arrivons à passer,
pourchassés, mais non rejoints, terrassés, mais non achevés.
(2 Co 4,8-9). J'ai des raisons "de souffrir pour l'Église et par
l'Église ", surtout quand ses membres et ses responsables se laissent
impressionner par des évaluations exclusivement statistiques au sujet de
son avenir, au lieu de relever les défis auxquels nous sommes confrontés
en faisant appel aux ressources de notre foi au Christ. Je me réjouis
lorsque des gens qui ne sont pas du sérail catholique, tels que le journaliste
Jean-Claude Guillebaud ou le philosophe Marcel Gauchet, nous lancent des avertissements
réalistes, en nous invitant à nous inscrire résolument et
intelligemment à l'intérieur de notre société sécularisée,
en y mettant en uvre un "civisme chrétien ". Je plaide
aussi pour "l'évangélisation ordinaire et profonde ",
celle qui mise simplement sur le travail inlassable de Dieu à l'intérieur
du peuple des baptisés, surtout quand l'Esprit-Saint nous apprend ou nous
oblige à entendre les questions de vie ou de mort dont sont porteurs, au
milieu de nous ou près de nous, des enfants, des jeunes et des adultes.
Je suis convaincu que des conversions très profondes sont attendues
de nous, si nous acceptons de comprendre que notre paysage culturel et spirituel
est devenu complexe, mais que la vérité de Dieu révélée
en Jésus-Christ peut y surgir et y être reconnue comme une réelle
nouveauté. Sur ce terrain, des dialogues sont aujourd'hui non seulement
possibles, mais attendus. À charge pour nous de faire place aussi à
la pastorale des commencements et à la pédagogie du cheminement,
qui ne sont pas des formules faciles, mais la simple fidélité à
ce que nous apprennent l'histoire des origines chrétiennes et le témoignage
des Pères de l'Église. Il est aussi urgent de reconnaître
que " la vie spirituelle n'est pas un domaine réservé"
à une élite, mais qu'elle est accessible à tous, ou plutôt
qu'elle doit être rendue accessible à tous les baptisés, à
travers la prière, la Parole de Dieu et les sacrements de la foi. Nous
avons tous besoin d'apprendre à nous situer sur ce terrain essentiel pour
l'existence chrétienne et pour l'évangélisation. J'ai
voulu, au fil de cette méditation, faire appel à ce que je contemple
habituellement de l' uvre de Dieu chez tant de personnes que je rencontre.
J'ai voulu revaloriser le langage des signes, car je crains que nous ne soyons
parfois devenus terriblement tributaires de la culture dominante qui voudrait
tout jauger en termes de résultats chiffrés. Je suis heureux
alors de faire écho à ces grands témoins que j'aime et que
je prie, des apôtres Simon-Pierre et Paul aux bienheureux Charles de Foucauld
et Jean XXIII, en passant par ces femmes et ces hommes passionnés qui s'appellent
Thérèse de Lisieux et Madeleine Delbrêl, et aussi Charles
Péguy et Emmanuel Mounier, sans oublier le Père Ambroise-Marie Carré,
avec son sourire à la fois grave et encourageant. Et que mon maître
Henri Irénée Marrou, cet universitaire laïc qui fut aussi un
véritable "théologien de l'histoire ", me pardonne si
je le remercie ici (sans le canoniser subrepticement) de m'avoir appris, à
travers nos amis l'évêque Augustin d'Hippone et le pape Grégoire
de Rome, que des temps de métamorphoses et d'épreuves peuvent être
aussi des temps de renaissances et de semailles ! Que Dieu donne lui-même
à Madeleine Delbrêl de nous aider à vérifier ce qu'elle
affirmait si vigoureusement il y a cinquante ans, à l'heure où le
marxisme s'affirmait avec ses projets conquérants : "L'Église
en chacun de nous semble garder surtout ce qui commence. Elle garde activement.
Elle ne conserve pas passivement. Mais cette jeunesse inusable, cette jeunesse
tendre, l'Église paraît la rayonner pour que brille en elle le testament
de Jésus Christ" (Ville marxiste, terre de mission, p. 200). Il
se trouve qu'en raison de circonstances imprévues j'écris ces lignes
à Poitiers : je me trouve près de l'endroit que la tradition rattache
à la mémoire de l'évêque Hilaire et de la moniale Radegonde,
cet homme et cette femme que j'ai découverts jadis ici même, aux
débuts de mon ministère d'évêque, alors que j'ignorais
les épreuves qui m'attendaient et qui ont inspiré ce livre, dont
je ne sais s'il sera un testament. Mais je suis sûr qu'il veut être
un acte d'espérance, parfois contre toute espérance, dans le sillage
des grands témoins qui nous ont ouvert la route et qui demeurent certainement
nos compagnons d'épreuves et de mission.
CLAUDE
DAGENS, évêque d'Angoulême. Couverture
du livre : 
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