LE BONHEUR DU JUIF : UNE ALCHIMIE SUBTILE.

Dans la société actuelle la course au bonheur, une sorte de dictature de l'euphorie permanente, est une obligation. Nous sommes constamment et de manière effrénée à la recherche d'un mieux-vivre miraculeux et le miracle a pour nom : gratification immédiate, jeunesse du corps voire physique de star, bien-être matériel et immortalité. Tous ces éléments, présentés de manière un peu moralisatrice je le reconnais volontiers, sont liés, c'est clair, au fait que le rythme de nos vies semble s'être accéléré et que nous refusons la notion d'inexorable pour ce temps qui passe à toute allure. À cela, nos religions opposent la vie éternelle, la transcendance, la spiritualité, toutes choses bien moins concrètes qu'un visage sans ride ou un bon repas pris en bonne compagnie.
Le judaïsme a à cet égard une vision partagée. Il met au premier plan, il me semble, le bonheur accessible à tous, par le biais de choses simples et quotidiennes, et place la vie éternelle dans un futur si lointain que l'attente ne peut en être une préoccupation première. En quelque sorte, nous disons qu'elle n'est pas une" question de vie ou de mort" , qu'elle ne nous empêche pas de dormir et que nous avons bien des choses à faire" ici et maintenant ". Le psaume 128 en atteste parfaitement:
Chant des montées.
Heureux quiconque craint le Seigneur et suit ses voies!
Tu jouis alors du produit de ton travail;
Heureux es-tu, le bonheur est pour toi!
Ta femme est comme une vigne féconde au fond de ta maison ;
tes fils sont comme des plants d'olivier autour de la table.
C'est ainsi qu'est béni l'homme qui craint le Seigneur.
Le Seigneur te bénira de Sion, et tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie;
Tu verras les fils de tes fils.
Que la paix soit sur Israël.
Le premier verset du psaume nous donne une explication à la fois simple et complexe de ce que c'est que d'être heureux : il suffit de craindre le Seigneur, vaste programme ! Le judaïsme ne croit pas dans un dieu gendarme. Dans la crainte il y a d'abord l'émerveillement devant la toute puissance de Dieu, et le sentiment de notre fragilité, qui fait qu'aucun homme, même pas Moïse, le plus grand et le plus humble de nos prophètes, ne peut voir Dieu et vivre ! Cette crainte de Dieu est précisément et paradoxalement associée à la confiance et à la joie, car elle est compatible avec la certitude que Dieu aime sa créature d'un amour irréversible, et nous assure de son pardon pour nos fautes. La crainte de Dieu est donc un choix éthique fondamental qui nous enjoint à faire le bien, à choisir la vie ! Ce choix doit déterminer notre existence et rejaillir sur nos actions. C'est bien ce qui découle des versets suivants de ce psaume. Si nous " craignons " Dieu, nous jouirons du bonheur familial et conjugal, nous aurons une descendance solide et pérenne comme l'olivier, et nous jouirons de la longévité et de la prospérité. Le psaume se termine sur une note plus collective tout aussi importante : nous faisons partie d'un peuple et notre destin personnel est lié intimement à celui de Sion et de Jérusalem. Nous verrons le bonheur de Jérusalem, et la paix sera sur Israël ; une inscription " heureuse " dans l'Histoire, donc.
Cette Histoire justement qui a si souvent malmené le peuple juif en le conduisant plusieurs fois au bord de l'abîme, et même en l'y jetant, pour le détruire à jamais. Un auteur contemporain, Laurent Sagalovitch, dans " Loin de quoi ", un roman qui vient de paraître, décrit son angoisse existentielle de la manière suivante en s'adressant ainsi à sa compagne:
" Pourquoi veux-tu que mon sperme qui souffre de signes manifestes d'une angoisse traumatique que mon psychanalyste attribue à une incompatibilité métaphysique avec le cosmos sans oublier le silence de Dieu pendant la Shoah rajoutée à cela la menace nucléaire que représente la Corée du Nord, l'Iran, la Syrie, le Pakistan, comment veux-tu que je donne la vie à un enfant !(l'absence de ponctuation est du fait de l'auteur!).
Ces deux textes en apparence si contradictoires sont profondément juifs tous les deux, et la plupart d'entre nous se reconnaîtront dans l'un ou dans l'autre, voire dans les deux à la fois, et ce pour de multiples raisons.
La première est peut-être que le judaïsme conçoit l'homme dans son ensemble, l'âme et le corps, comme une unité. Le terme en hébreu : Nefesh qui est souvent traduit par âme, signifie également la personne physique et même le gosier. Les deux sont donc indissociables et participent de la même célébration de la vie. Il ne faut donc en aucun cas privilégier l'un au détriment de l'autre, encore moins s'imposer des souffrances ou de l'abnégation. L'ascétisme n'est pas non plus considéré comme un bien supérieur, et les rabbins ne nous y encouragent pas. L'âme peut donc être tourmentée, elle trouve toujours recours dans les bienfaits de la vie. Vu de l'extérieur, le judaïsme apparaît comme un ensemble de lois austères et compliquées, de l'intérieur tout cela est vécu comme une célébration, et même une danse de la vie. C'est cette lumière intérieure, qui nous habite, qui fait que nous surmontons l'angoisse existentielle qui nous est propre, et qui nous donne le sentiment que l'histoire a un sens, même si elle connaît aussi des ruptures qui sont de l'ordre du séisme. Ainsi nous prenons le quotidien très au sérieux, car il est le lieu où s'exprime notre relation avec l'Eternel. Pour un juif pratiquant, tout est l'occasion de bénir Dieu, et ces petites bénédictions dites pour chaque fait et geste de la journée, sont autant de petites communications faites à Dieu sur les bienfaits de sa création. Le terme qui se rapproche le plus peut-être du sens de bonheur en hébreu est " Menouhah ", qui signifie le repos, et plus précisément le repos du Shabbat. Les rabbins nous enseignent que c'est bien cela qui manquait au monde après les 6 jours de la création. Ce terme ne signifie pas uniquement l'arrêt du travail, le shabbat n'est pas un jour chômé, comme on l'entend quelquefois. Ce n'est pas un concept négatif de choses qu'on ne fait pas, mais au contraire une journée où nous accueillons comme une part d'âme supplémentaire, une journée de paix et de bonheur partagé en famille pour les repas, et-ou avec la communauté au moment de la prière. Une journée dont on peut dire qu'elle a gardé le peuple juif, dans le sens de maintenir, comme le peuple l'a gardée. Le Shabbat est un sanctuaire dans le temps, comme le dit le rabbin A. Y.Heschel dans son livre: " Les Bâtisseurs Du Temps ", cette dimension qui nous fait courir le reste de la semaine et le plus souvent nous échappe. Le Shabbat est une balise de bien-être, une sorte de trêve de tous les conflits sociaux ou familiaux, une libération de toutes les contingences. En bref, c'est une journée où chacun de nous, aisé ou démuni, sera le roi chez lui, sa table bien mise, la maison et tous ses occupants réunis et bien vêtus, la famille ensemble pour un temps consacré. Nous sommes sans doute loin d'imaginer ce que représente encore aujourd'hui le Shabbat dans les familles pratiquantes, ni le rôle qu'a joué sa célébration au fil du temps. Cette journée se doit d'être une source de joie profonde, la joie de l'âme, et elle interrompt même le deuil, si celui-ci est en cours, Toute tristesse en est bannie. Le repos du Shabbat nous donne le goût du monde à venir, un monde de paix et d'harmonie, et le mot menuhah est même synonyme de vie éternelle (cf psaume 23 : " Mei Menouhot, les Eaux du Repos "). Le Shabbat est très certainement pour nous la source même du bonheur. Un bonheur fait à la fois de choses très concrètes, un repas de fêtes, des rapports familiaux et conjugaux privilégiés et une place essentielle faite à la Transcendance.
Il faut bien reconnaître, après ce tableau idyllique, que la pratique est tiède dans de nombreuses familles juives, et l'on peut se demander d'où vient alors la notion de bonheur, sans laquelle nous cesserions d'être qui nous sommes. Dans de nombreuses familles, il en reste un climat, une ambiance particulière :quelque chose de l'ordre du souvenir, a l'instar du " Souviens-toi ", injonction biblique par excellence. Le judaïsme entretient une relation dynamique avec le souvenir, le passé fait partie de nous et nous sommes amenés à le vivre et à en témoigner. La " Havdalah " (séparation) est le rituel domestique qui sépare la fin du Shabbat du début de la semaine. Il consiste en bénédictions prononcées sur des épices, qui nous rappellent le parfum si spécial d'une journée séparée du profane, mise à part pour la spiritualité. Ce parfum nous habite même si nous ne pratiquons pas ou peu.
Je citerais aussi le sentiment profond de se rattacher à cette histoire et la volonté de contribuer au fait qu'elle perdure. Le judaïsme a toujours eu à prendre en compte sa propre survie. Il sait à quel point cela est difficile, mais il reste dans l'espérance d'un monde meilleur dont la réalisation incombe à l'homme, partenaire de Dieu. Il se veut témoin d'une histoire ancienne, remontant à l'origine du monothéisme. Il a la chance d'en avoir le narratif et il aspire à continuer à témoigner de sa soif de parole et de sens. Cela aussi est une idée du bonheur, mais un bonheur fait de certitudes inattendues. Le judaïsme est incontestablement un particularisme (un provincialisme diront ceux qui cherchent à le dénigrer) mais il a une portée universelle précisément, car il dit sa conscience de la complexité du monde. Si le bonheur est une affaire familiale et-ou conjugale, sa réussite est à la portée de tous, avec ou sans le mode d'emploi particulariste. Si le destin individuel se rattache à une vision plus large : la paix, les choses se compliquent considérablement, et il est de notre devoir d'en prendre conscience. Signalons au passage que le mot" paix" en hébreu vient de la même racine que : entier, intègre. Le bonheur ne saurait être morcelé!
Liliane Apotheker, juive.
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