Le bonheur dans la pensée antique

Les mots pour dire le bonheur
Le mot français bonheur n'a pas d'équivalent grec ou latin direct qui aurait à la fois le même sens et la même étymologie. Il apparaît au 12ème s. en doublet recomposé du mot simple " heur " qui va ensuite décliner pour lui laisser la place. De ce vieux mot heur reste encore l'expression " avoir l'heur de… " (je n'ai pas l'heur de lui plaire). Bonheur est ainsi une sorte de pléonasme puisque heur à lui seul avait déjà un sens favorable. Heur vient du latin augurium, présage, bon présage, lui même dérivé de " augur " : le prêtre-devin qui donnait des présages favorables.
Ces mots augur, augurium sont de la famille du verbe augeo " faire grandir ", à laquelle appartiennent aussi auteur et autorité. L'heur est le bon présage qui annonce qu'une situation, ou un individu vont grandir, prospérer. Ceci pour les latins peut se lire dans des signes (vol des oiseaux, entrailles des victimes…) que l'augure interprète.
De heur vont dériver bonheur, mais aussi heureux (qui bénéficie d'un destin favorable, qui lui permettra de " grandir ") et bienheureux : qui jouit d'un bonheur parfait, de la béatitude ; d'où l'emploi de bienheureux pour désigner les élus, les saints.
Béatitude vient lui de son homologue latin beatitudo, dérivé de beatus, qui vient lui-même d'un verbe beare signifier combler les vœux de quelqu'un. L'idée de beatus est donc celle d'une abondance de bien (de biens). La béatitude va désigner en particulier la sérénité de la contemplation, comme une plénitude. Le versant négatif sera le " béat ", niaisement admiratif.
Autre mot latin : felix, et son dérivé felicitas, la félicité. L'étymologie là encore est intéressante : l'origine est une racine indo-européenne fel- que donne le verbe fellare, têter , sucer le lait maternel ; d'où le sens de felix : fécond, qui donne du lait et donc rend heureux, permet de grandir. On retrouve une idée voisine de celle de heureux. Cette racine est la même que celle de femme, fils…
Un dernier terme : laetus, de laetare qui signifie à l'origine fumer, engraisser la terre. D'ou gras, fécond.
On constate que tout ce vocabulaire latin est né des réalités vécues par une société rurale. Le bonheur est lié à la fécondité, à l'abondance, à la croissance. Il a rapport avec l'état du nourrisson abreuvé du lait maternel, de la terre qui a reçu un bon engrais. Il est aussi lié à la notion de chance, de lot que l'on reçoit du sort, de destin favorable, plus qu'à l'idée d'une construction volontaire.
Si l'on se tourne vers le vocabulaire grec, on trouve deux termes pour dire " heureux " : eudaimon et makarios
Dans le premier, on trouve le " démon " au sens antique de divinité qui préside au destin de chacun. Le mot vient sans doute d'un verbe daio signifiant diviser, partager, distribuer à chacun son lot. Quant au préfixe eu-, il signifie bien, bon. L'eudaimon est donc celui qui a un bon démon, un bon génie qui préside à sa destinée. Le bonheur est un don du hasard…
La même idée est donnée dans le terme " eutuchia "ou de " agatè tuchè " qu'on peut traduire par bonheur et qui signifie ce qui vous est échu de bon par le hasard du destin.
L'autre terme " makarios " , dérivé de makar, désigne le bonheur des Dieux ; celui aussi des morts et par extension celui des vivants qui les fait ressembler à des êtres divins. Le mot correspond au " bienheureux " dont nous avons parlé précédemment. C'est ce terme qui est toujours employé dans l'Evangile pour les Béatitudes (qu'on appelle aussi les macarismes).
Le vocabulaire grec est nettement moins marqué par la ruralité et l'abondance matérielle que le vocabulaire latin. Il est plutôt influencé par le sentiment de la présence quotidienne des dieux, de leur influence sur les destinées humaines. L'univers grec est spontanément sacré, l'univers latin serait plutôt superstitieux…
Les différentes approches du bonheur
La grande majorité des penseurs antiques se retrouvent dans la pensée exprimée par Platon : " tous les hommes recherchent le bonheur ". Tous s'accordent donc à dire que le bonheur est la finalité de la vie et de l'activité humaine. Mais tous ne vont pas donner le même contenu à cette notion de bonheur, ni conseiller les mêmes moyens pour y parvenir..
Dans le parcours étymologique que nous venons de faire, la notion de hasard, de sort, de don des dieux venait de la seconde partie des mots bonheur, eudaimon ou eutuchia. Ceci révèle effectivement une des insistance de la pensée antique : le monde humain est soumis à un monde supérieur qui peut être bénéfique ou maléfique, qu'on essaie de se concilier, mais qui échappe parfois dramatiquement à toute emprise : c'est le destin, anankhè pour les grecs, la nécessité contraignante qui écrase l'homme et peut se révèler dans des quiproquos à l'ironie cruelle (histoire d'Œdipe). A ce destin, nul ne peut échapper et cette expérience est à l'origine du tragique, et du théâtre grec. Le désir de bonheur se heurte frontalement à l'anankhè. La même notion se retrouve en latin avec le fatum, la parole prononcée une fois pour toutes et qui scelle le destin.
Comment dès lors la sagesse antique va-t-elle envisager la poursuite du bonheur ? Ce désir inhérent à tout homme est-il condamné à l'échec tragique ? Les philosophes vont se tourner vers l'autre partie des termes que nous avons décrit : le préfixe " bon " ou " eu ". Le bonheur c'est ce qui est " bon " pour l'homme. Les termes qui le désignent alors sont le bon, le bien, le " souverain bien " (summum bonum ; megiston agaton). L'homme y parviendra par la recherche de la sagesse, qui consiste d'abord à séparer ce qui dépend de soi de ce qui ne dépend pas de soi. Nous ne sommes pas maîtres du destin, mais nous sommes maîtres de nous-mêmes. A partir de là , les approches vont diverger, mais on peut dire que c'est le socle commun de la pensée antique.
Comment donc définir ce qui est " bon " pour l'homme ?
- Pour Platon, seule la connaissance du bien en soi, de l'idée ou forme absolue du bien peut permettre à l'homme de se conduire selon la " mesure " conforme à l'ordre du monde. Cette connaissance est donnée par l'activité philosophique qui par degrés fera monter l'homme vers la contemplation du beau, du bien, du vrai, qui ne font qu'un.
- Pour Aristote, le bonheur se définit dans l'accomplissement de la nature propre de l'homme, c'est-à-dire l'activité intellectuelle (la connaissance) et morale (la vertu) accompagnée de circonstances favorables. Car si l'homme est esprit, il ne peut trouver un bonheur véritable si son corps n'est pas lui aussi satisfait
- Pour Epicure, le bonheur se trouve dans la confiance faite à la sensation heureuse, donc au plaisir. Mais ce plaisir ne se trouve pas dans l'assouvissement effréné des désirs mais au contraire dans une recherche de " l'ataraxie ", l'absence de trouble qui éloigne toute douleur. L'épicurisme suppose donc une véritable ascèse où seul le plaisir nécessaire à la survie de l'âme et du corps doit être recherché.
- Pour les stoïciens, le bonheur réside dans l'accord volontaire de l'homme à l'ordre cosmique. Seule la vertu rend heureux et l'homme peut y atteindre par un effort de libre création de sa volonté.
Au delà des divergences entre ces écoles philosophiques, des lignes de force se dégagent :
- celle de sagesse, qui est à la fois savoir et mesure. Les deux grands obstacles au bonheur des hommes sont en effet l'ignorance et la démesure. Celle-ci s'appelle ubris (qui comporte une notion de violence) et conduit toujours l'homme à sa perte. Il peut y avoir une ubris du bonheur, un bonheur si grand que l'homme en oublie ses propres limites. La punition est toujours impitoyable. Elle est souvent décrite comme une vengeance des Dieux qui ne supportent pas l'insolence, l'outrecuidance de l'homme trop heureux, qui en vient à oublier qu'il n'est qu'un mortel.
- L'autre ligne de force serait le caractère tout à fait terrestre du bonheur : certes les morts bienheureux (car il y a aussi les réprouvés) hantent les Champs Elysées parsemés d'asphodèles, mais leur vie est aussi pâle que leur apparence. Elle garde à jamais la nostalgie du royaume terrestre, de cette vie de chair et de sang, qui même tragique a un goût incomparable (cf. la descente d'Ulysse aux enfers).
Les latins n'ont pas créé de système philosophique propre, mais ont suivi les modèles grecs. On peut cependant percevoir une sensibilité latine spécifique qui me semble s'exprimer dans la notion quasiment intraduisible d'otium : l'otium, c'est le temps libre, le loisir de ne rien faire d'autre que ce qui correspond à son désir le plus profond. La notion opposée, c'est le negotium, le négoce, les affaires, tout ce qui contraint à n'être pas soi-même. On voit que du latin au français les valeurs se sont inversées : otium a donné oisiveté, qui est une notion négative, et negotium, le négoce, dont la négation (neg) n''st plus du tout perçue.
Si l'on veut évoquer la pensée latine, il faut en particulier citer Lucrèce pour l'épicurisme (image du sage sur le rivage) ou le poète Horace; Cicéron qu'on peut considérer comme platonicien et dont les textes initieront St Augustin à la philosophie ; Sénèque pour le stoïcisme.
Quant à Aristote, sa pensée aura une influence considérable aussi bien sur les penseurs musulmans (Avicenne, Averroès) que juifs (Maïmonide) ou chrétiens (St Thomas d'Aquin).
Même si cela peut paraître surprenant, on peut dire que le christianisme va hériter de cette " philosophie du bonheur " ; on a pu parler par exemple de l'" eudémonisme " de St Augustin. On peut même affirmer que la pensée chrétienne va opérer une synthèse des différents courants philosophiques anciens, mais en y apportant sa marque propre, reçue du judaïsme, avec la double affirmation de la vocation surnaturelle de l'homme et de la fracture du péché, dont la tragique discordance sera dépassée par le salut en Jésus-Christ.
Françoise BRIAN Urt - Octobre 2005
Catholique
Diocèse de Bordeaux
Bonheur…
Qui que tu sois
Mon Dieu ou mon frère
mon enfant, ma sœur
mon ami, mon bien-aimé
le bonheur, c'est ta présence
Quand tu es là
l'eau a le goût du vin
et la tempête n'est que brise légère
Quand tu es là
les liens rompus sont restaurés
et tout prend place et sens
Quand tu es là
toute tristesse s'envole
et brûle mon cœur tout au-dedans de moi
Qui que tu sois
le bonheur, c'est ton absence
Quand tu n'es pas là
je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler
Quand tu n'es pas là
j'attends ton retour
et mon attente
est chemin vers toi
Quand tu n'es pas là
persistent en moi
ta saveur et ton parfum
brille en moi
la clarté de ton visage
Qui que tu sois
le bonheur, c'est ta parole
qu'elle soit murmure ou torrent
qu'elle acquiesce ou proteste
qu'elle soit confidence ou promesse
Le bonheur, c'est ton silence
Quand tu me regardes et me souris
quand tu te tais pour m'écouter
quand tu me laisses à ma liberté
Dans ton silence
chante en moi
le son de ta voix
Qui que tu sois
Mon Dieu ou mon frère
mon enfant, ma sœur
mon ami, mon bien-aimé
le bonheur, c'est que tu sois
et que je sois
et que nous soyons l'un pour l'autre
et que nous soyons l'un à l'autre
dans la présence ou dans l'absence
dans la parole ou le silence
dans l'absolu de la confiance.
Françoise Brian
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