La circulation
de la Parole de Dieu à travers le message de Lourdes
Conférence
de Mgr Molères devant les moines et moniales d'Urt en mars 2008
Les
apparitions de la Vierge à Bernadette nous renseignent sur les goûts
de la vierge, ses façons d'être, d'agir, sa pédagogie, sa
manière de se situer vis-à-vis de nous et bien sûr comme mère
de Dieu. Elles nous instruisent à leur façon sur la manière
dont la Vierge introduit une toute humble, ignorante et pauvre, dans le dessein
divin du salut et comment par la Vierge, le Verbe de Dieu se fait toujours chair,
toujours croix, comment son Évangile vient saisir et illuminer une vie.
Ces apparitions nous disent sa manière de promouvoir
les pauvres en en faisant ses messagers :
c'est une des bonnes nouvelles de
Lourdes.
Dieu sait si la famille Soubirous était
pauvre dans ce Second Empire dynamique et belliqueux, inégalitaire et fastueux
; on la dirait aujourd'hui appartenir au quart-monde, au sous-prolétariat
victime de la misère, de l'injustice, de l'expulsion, de la maladie, de
l'analphabétisme, de la calomnie, dans un logement sombre, malodorant et
insalubre : le cachot.
Heureusement que dans la famille Soubirous on vivait
unis: le père, François, et la maman, Louise, se soutenaient par
leur amour et leur Foi.
Les épreuves lui ont servi de creuset. Bernadette,
fragile de corps, était forte de caractère et insensible aux affronts;
elle ne se laissera jamais intimider par les notables condescendants et soupçonneux
qui l'interrogeaient; sa parole est libre; elle a de la répartie, de l'humour,
la misère ne la rend pas fataliste; elle fait front à l'adversité.
J'aime bien l'anecdote qui nous la montre interrogée par le procureur
sur les apparitions; au bout d'un certain temps, enfin, il lui propose une chaise,
mais elle refuse: " Non, dit elle, on la salirait" et elle s'assied
par terre en tailleur.
En 1871, elle dira: " Il y avait en moi quelque
chose qui me faisait tout surmonter ; on m'a prise de tous côtés,
mais rien ne m'a fait, je n'avais pas peur !"
Que de
fois ai-je entendu ou lu par la bouche ou les lettres des catéchumènes
des récits effrayants de douleur où la grâce est venue pareillement
en messagère d'humanité et de bonheur !
" C'est parce que
j'étais la plus pauvre et la plus ignorante que la Sainte Vierge m'a choisie!
" a dit un jour Bernadette, faisant écho sans le savoir à l'apôtre
Paul qui écrivait aux Corinthiens :" Ce qui est folie de Dieu est
plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les
hommes... ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi
pour confondre les sages; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce
que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort " (1 Co 1,25-27) Pensez-y
souvent dans votre manière de vivre le vu de pauvreté.
Le
regard de Lourdes? C'est le regard de tendresse maternelle qui va chercher prioritairement
dans le monde les plus abandonnés pour les mettre au centre de son cur
et dans le cur de l'Église de son fils.
À
Lourdes la Vierge Marie manifeste une fois de plus son amour des visites.
En
cela elle est très féminine, très maternelle, très
orientale ; heureuse de rendre visite à des personnes souvent pauvres,
souvent jeunes et de les voir revenir, fidèles aux rendez-vous qu'elle
leur donne: à Fatima 6 fois; à Beauraing 30 fois, à Lourdes
18 fois: Marie la visiteuse, Marie de la Visitation, Marie, porteuse de la Parole
de Dieu, aime les rendez-vous de la prière, de l'angélus, du chapelet.
Son fils à son école fera de même: à la veille de quitter
visiblement la terre, il inventera l'Eucharistie, cette forme de présence
qui lui permettra de poursuivre entre nous et Lui ses rendez-vous d'amour.
Comme
disait le cardinal Martin, archevêque de Toulouse, " tout ce qui fait
la joie du cur de Jésus fait le bonheur du cur de sa mère
". Ce bonheur, elle le partage à ses voyants, durant ses visites.
Marie est la visiteuse par excellence, parce qu'elle-même a été
visitée, non seulement par le messager de l'Annonciation, mais dès
avant sa conception, par Dieu lui- même qui l'a choisie, prédestinée
à être comblée de grâce, à devenir la mère
de son Fils, Lui, l'Envoyé, le visiteur incognito de nos vies.
Marie
aime rendre visite; aime nous rendre visite ; et nous? aimons-nous lui rendre
visite, la recevoir en nous comme le disciple bien-aimé ? Soyez remerciés
en tout cas des visiteurs que vous savez accueillir dans vos monastères
et que vous portez dans votre prière.
La Vierge
Marie éduque également par les signes qu'elle fait, toujours chargés
de sens dans leur simplicité :
ses gestes sont porteurs du message divin.
Dès le 11 février 1858, après le
signe du coup de vent, elle arrive, vêtue de blanc. L'adolescente de 14
ans décrit en détail son vêtement, sa robe, son voile blanc,
sa ceinture bleue, la rose jaune sur chaque pied, couleur de la chaîne de
son chapelet " dont elle faisait courir les grains" après avoir
fait le signe de la croix. Déjà par ces simples signes, elle se
fait l'éducatrice de la prière des humbles. De même, lors
de la deuxième apparition, où elle n'est que sourire : " Plus
je lui jetais de l'eau bénite, plus elle souriait". Les messages d'en
haut se contentent de peu. Quoi de plus simple qu'un sourire ? Mais savons-nous
sourire ? et souvent, chaque jour ? Ou restons- nous si sérieux ou même
si revêches ou bougons que nous avons perdu l'usage de cette humble veilleuse
du visage qu'est le sourire ?
Lors de la huitième apparition, le 24
février, la Vierge lui demande de monter à genoux et de baiser la
terre ; puis le lendemain, de manger de l'herbe qui est là et d'aller boire
à la source sous le rocher, dont l'eau était comme de la boue. Il
faudra du temps pour découvrir le sens de ces gestes bizarres, gestes bibliques
qui rendent visible le visage intérieur du pécheur maculé
de boue et l'état du serviteur souffrant mené comme l'agneau à
l'abattoir, objet de mépris, chargé de nos douleurs; avant l'eau
pure, le stade de la boue, puis de l'eau trouble et enfin de l'eau pure: toute
une symbolique, tout un itinéraire. Mais Bernadette respecte ce que lui
dit la Vierge: " La dame vous fait manger de l'herbe; elle vous prend donc
pour une bête! " lui demande-t-on un jour, faussement horrifié,
pour la piéger ; mais la riposte est immédiate: " Quand vous
mangez de la salade, vous vous prenez donc pour une bête! "
Relevons
ici deux points :
Le premier, c'est la façon
dont la Vierge introduit cette fille des champs dans l'univers biblique et même
dans toute une catéchèse biblique : elle lui apparaît en effet
dans une grotte, lui fait faire le signe de la croix, traverser le torrent, se
déchausser, marcher à genoux, souiller son visage de boue et brouter
l'herbe, comme brebis au pacage, découvrir une source! il y a là
toute une symbolique biblique! elle rejoint sans le savoir des scènes et
des personnages de la bible ; elle vit comme eux des expériences qu'ils
ont vécues; elle devient, toujours sans le savoir, l'une des leurs ; sans
le savoir, sur de Moïse, sur de Gédéon, sur
d'Elie, sur d'Isaïe, sur du serviteur souffrant et de tant d'autres,
sur de Jésus. Et nous, qui, dans la Bible, nous plaisons-nous à
rejoindre pour aller à Jésus?
Notons aussi
dans ces apparitions de Lourdes, le rôle important du décor et des
éléments : l'eau, la terre et le feu ; tout cela en plein air, en
plein vent ; le rôle du corps humain : du regard, du sourire, des mains,
des genoux, de la bouche ; toute une anthropologie, toute une gestuelle par laquelle
un message de renouveau spirituel s'incarne et rayonne ; le corps humain au service
de la Parole de Dieu, du message du salut.
À ce sujet une question:
l'Esprit-Saint n'est-il pas en train de susciter quelque part dans le monde, dans
d'autres cultures, peut-être même dans d'autres églises, des
formes liturgiques plus adaptées aux rythmes et sensibilités de
notre temps ? À nous d'y être attentifs de façon lucide et
bienveillante. N'auriez-vous pas à susciter dans vos monastères
des rencontres d'artisans, de maîtres compagnons, ou d'artistes ?
La
Vierge, par Bernadette, nous éduque au message pascal, nous introduit au
mystère pascal de son Fils,
le Verbe Incarné, venu chercher
et sauver ce qui était perdu.
À cette
petite pauvresse, qui n'a pas pu aller au catéchisme ni faire sa communion
malgré son désir, la Vierge va révéler de façon
très concrète les aspects les plus profonds de son message. Dès
le 18 février, la Vierge lui sourit ; " elle me dit ce qu'elle avait
à me dire, il n'était pas nécessaire de le mettre par écrit,
mais elle m'a demandé si je voulais avoir la grâce d'y aller pendant
quinze jours. " Bernadette a apporté avec elle de l'encre et un papier
; en souriant, la Vierge lui précise qu'elle préfère lui
parler plutôt qu'écrire ; délicatesse envers cette analphabète
qu'elle traite avec égards : " elle me regardait comme on regarde
une personne" dira-t-elle ; la Vierge lui demande si elle veut " avoir
la grâce d'y aller ". Quelle éducatrice, respectueuse de cette
liberté d'adolescente du quart-monde ! Savons-nous nous traiter ainsi,
comme d'ailleurs le recommande Saint Benoît dans sa règle ? Marie
heureuse de la voir revenir près d'elle ; Marie pleine d'égards
pour elle, comme pour nous, mais combien lucide ! Comme cette attitude devrait
faire partie de notre humanisme chrétien, de notre savoir vivre !
Voyons
maintenant le message pascal de la Vierge ; quel est son contenu ?
Il
est aussi exigeant que concret pour cette humble, démunie de tout moyen
humain: "... allez dire aux prêtres qu'on vienne ici en procession
et qu'on y bâtisse une chapelle" ; " Priez Dieu pour la conversion
des pécheurs... Pénitence, pénitence, pénitence !
" (le 24 février 1858) ; "Je ne vous promets pas de vous rendre
heureuse en ce monde, mais dans l'autre !... ". Le 25 mars, fête de
l'Annonciation, pressée par le curé Peyramale, Bernadette demande
trois fois son nom à la Vierge ; trois silences s'en suivent, mais aussi
trois sourires. Ce n'est que la quatrième fois qu'elle reçoit de
la Dame, " Aquero", la révélation de son nom dite, toujours
en bigourdan, toujours en souriant: " que soy era immaculada counceptiou
". Les paroles de la Vierge, les dernières dites à Bernadette,
sont courtes et denses ; elles se réfèrent à l'Église
du ciel et à celle de la terre qui vient de définir le dogme de
l'Immaculée Conception ; elles font le lien entre les réalités
du ciel et les mots de la terre, entre la théologie et la mystique, entre
la raison et la Foi ; elles sont une admirable composition florale imaginée
par Dieu; un allegretto musical annonçant le carillon de Pâques ;
mais sur un fond de gravité joyeuse : " là où le péché
abonde, la grâce surabonde ", disait Saint Paul. C'est là, au
dire des spécialistes, le message fondamental de Lourdes.
La
figure de la femme
Les apparitions de Lourdes ne craignent
pas, dans un monde sans cesse machiste où la femme est encore traitée
en objet de façon diverse, de mettre en valeur avec respect et naturel
le rôle de la femme dans le monde, dans la prière et dans l'apostolat
chrétiens. A vrai dire, durant ces apparitions, les hommes ne brillent
pas par leur aptitude à accueillir le message de Bernadette : le ministre
des cultes, le procureur impérial, le commissaire de police, le maréchal
des logis, la commission épiscopale, traînent vraiment les pieds
; le père de Bernadette s'inquiète, le curé Peyramale se
cabre, l'évêque de Tarbes reste perplexe, tous trois restent attentifs
à ces événements si déconcertants pour la raison ;
seul peut-être alors le voisin de Bétharram, Michel Garicoïtz,
les accueille avec calme et profondeur, avec le réalisme des saints.
Retenons
cette figure de femme à Lourdes, aujourd'hui dans notre mutation culturelle
où une réelle promotion de la femme aux aspects positifs peut aller
de pair avec de nouvelles formes d'asservissement ; il est heureux qu'à
Lourdes une pédagogie de salut ait été confiée par
le Seigneur à des femmes au cur de pauvre et généreux
; tous, y compris les hommes, auront intérêt à les écouter,
les fréquenter, les aimer pour leur limpidité spirituelle : "Je
ne crains rien parce que j'ai toujours dit la vérité ! " dit
un jour la voyante; et ce beau mot de cristal dans son couvent de Nevers : "Je
ne vivrai pas un instant que je ne le passe en aimant ! " Cette complémentarité
homme-femme, cette redécouverte des uns et des autres, des uns par les
autres, est une des grâces de notre temps, quand elle est vécue sainement
dans la pastorale habituelle. Nous en bénéficions dans nos synodes,
nos conseils pastoraux, notre vie ecclésiale, nos pèlerinages, et
sans doute entre monastères et congrégations, au point que cette
attitude de respect fraternel constitue un vrai critère pour devenir un
prêtre diocésain, et une des richesses de notre vie ecclésiale.
Les foules
Les
apparitions, si confidentielles, si interpersonnelles, parlées dans la
langue locale par ces deux femmes, la Dame et Bernadette (qui a parlé de
son aspect de jeune fille) sont en fait annonciatrices d'un grandiose projet marial
: attirer à Lourdes des foules sans nombre, venues du monde entier pour
les faire bénéficier de la miséricorde de Dieu et de la tendresse
maternelle de la Vierge Marie : grâce médicinale de salut et de guérison
pour les malades du corps et de l'âme. En cela, la Vierge se situe dans
la grande tradition de l'Église dont l'auteur de la lettre aux Hébreux
montre au chapitre XI qu'elle naît de la condition de pèlerins. La
Vierge connaît le regard bouleversé de son fils sur les foules accablées
qui n'ont pas de berger ; elle sait tout ce qu'il a enduré pour elles ;
elle désire transformer leur errance en pèlerinage de Foi par un
climat porteur, conduisant aux sacrements de la Réconciliation et de l'Eucharistie,
capables de guérir et de diviniser une existence. Désir de la Vierge
et de son Fils, toujours actuel, aujourd'hui plus que jamais, dans cette époque
ambiguë de sécularisation et de besoins religieux.
Marie de Lourdes
apparaît dans sa simplicité comme l'image resplendissante de l'Église
cherchant à orienter les regards de l'univers vers son Fils bien-aimé
le Sauveur : celui qui a pris toutes nos infirmités : "Jésus,
donnez- moi je vous prie, le pain de force, le pain de patience, le pain de ne
voir que vous seul en tout et toujours ! " écrivait un jour Bernadette
dans son carnet de retraitante ; à la fin de sa vie, regardant le crucifié,
elle témoignait : " Celui-ci me suffit ! " C'est vers Lui que
la Vierge et elle ont voulu attirer les foules, Lui que le pyrénéen
Garicoïtz appelait ainsi: " Vous mon attrait ! " " Quand je
serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi ! " a prédit
un jour le Christ. Comment cédons-nous à cette attirance ? Comment
et pourquoi la refusons-nous?
Les foules de Lourdes, même quand elles
processionnent circulairement dans l'esplanade, ne tournent pas en rond. Elles
sont toujours orientées ; la procession du Saint-Sacrement fait sens ;
la procession de la foule de Lourdes se fait métaphore de la vie humaine
: par Lui, avec Lui ; à Jésus par Marie.
Le
signe du cierge: la Vierge fait fondre le scepticisme d'un homme de science à
la flamme de la Foi.
Le
message est clair : croire ne mutile pas la personne humaine, mais la transfigure.
Le 7 avril 1858, pour la 17ème fois, Bernadette se rend à la
grotte. Le docteur Dozous, médecin de Lourdes, veut en avoir le cur
net ; il ne croit pas aux apparitions. C'est un homme de science ; un an avant
est mort Auguste Comte ; sa philosophie positiviste a remporté un vif succès.
Pour lui, l'esprit humain ne peut connaître l'être même des
choses et doit se contenter des vérités tirées de l'observation
et de l'expérience des phénomènes ; le médecin de
Lourdes baigne dans cette ambiance ; il vient donc contrôler médicalement
à la grotte l'attitude de la voyante ; voici qu'il est bien servi. Bernadette
prie ; elle tient dans ses mains un cierge allumé ; or pendant tout ce
temps le cierge brûle et la flamme atteint sa main pendant plusieurs minutes
sans la brûler ; après l'apparition le médecin s'approche
d'elle et lui approche la même flamme : " Vous allez me brûler
! " lui dit-elle ; le docteur Dozous examine alors les mains : " Il
n'y a rien ", dit-il. Il repart converti: "A présent j'y crois
! ". La lumière de sa raison scientifique a rencontré une autre
lumière qui renouvelle sa vision du monde : la lumière de la Foi.
Nous sommes dans un siècle sceptique, traversé de doutes et
d'impressions extérieures ; d'un revers de mains, nous balayons souvent
les questions qui nous gênent. Le signe du cierge est pour nous un signe
pascal. La liturgie de la nuit pascale met à l'honneur le cierge pascal,
signe du Ressuscité vainqueur de la mort du péché et des
forces du mal ; du coup tout cierge se réfère à cette signification
fondamentale. Nous sommes faits pour connaître la lumière de Pâques
des ressuscités. Dès maintenant la grâce sanctifiante nous
en irradie. La Vierge de Lourdes n'a que cela dans son cur : orienter les
siens vers son fils ; les faire entrer à jamais dans la lumière
éternelle de Pâques. Croyons-nous en cela ? Mais prenons garde :
être croyants aujourd'hui, ce n'est pas être fidéistes : "j'ai
toujours cru ; c'est bien comme ça ; aucun problème ", ni fondamentaliste:
" j'interprète la Parole de Dieu, comme je la lis, à ma façon,
sans me soucier de l'interprétation de l'Église et de l'importance
du partage de Foi. " A force d'écouter la Vierge Marie, Bernadette
devient cierge pascal vivant, vive flamme d'amour. Qu'en est-il de nous ?
Voilà
donc cet itinéraire de Lourdes où j'ai voulu dégager quelques
points toujours utiles pour nous, pour tous, pour suivre à la trace le
trajet de la Parole salvatrice de Dieu dans une vie, au cur de l'univers
; à des interlocuteurs qui l'entouraient sans adhérer à son
récit, Bernadette reprit vivement : "Je suis chargée de vous
le dire, pas de vous le faire croire ! " Ardente Bernadette qui dans son
langage simple exprime son respect pour la liberté spirituelle de chacun.
Tout le monde connaît son dialogue avec Mgr Forcade, l'évêque
de Nevers, qui vint la voir le 27 septembre 1863 et lui propose de devenir religieuse
; je vous le cite pourtant, car il est simple et rieur comme un ruisselet de montagne
:
" Ne voulez-vous pas devenir religieuse?
- Vous savez bien que
je suis pauvre et n'aurai jamais la dot nécessaire !
- Oh, répond
l'évêque, quand nous reconnaissons une vraie vocation, nous n'hésitons
pas à la recevoir sans dot!
- Mais vos sans-dot sont des habiles et
des savantes, lui rétorque-t-elle, moi je ne suis bonne à rien!
- J'ai pu constater ce matin même que vous êtes bonne à
quelque chose
- À quoi donc?
- À gratter les carottes!
Éclat
de rire de Bernadette : " Ce n'est pas difficile, ça !"
Bonne
à rien, voilà comment elle se juge et même comment elle est
jugée plus tard dans sa communauté de Nevers. " La Sainte Vierge
m'a ramassée comme un caillou ... elle s'est servie de moi comme d'un balai
; que fait-on d'un balai quand on a fini de balayer ? eh bien, on le met à
sa place derrière la porte ; ma mission est finie à Lourdes ! "
Rien n'était moins sûr ; au contraire, l'aventure de Lourdes
commençait ; Mgr Forcade lui avait dit au moment de son obédience
: "Je vous donne l'emploi de la prière" ; la bonne-à-rien
était promue à l'état de veilleuse, de lampe du sanctuaire,
à l'infirmerie, dans sa chapelle blanche de malade, puis à Lourdes
pour les multitudes.
Citons en terminant quelques notes de retraite de Bernadette
:
"Que mon âme était heureuse, ô
Bonne Mère, quand j'avais le bonheur de vous contempler ! que j'aime rappeler
ces doux moments passés sous vos yeux pleins de bonté et de miséricorde
pour nous. "
" Vous avez bien voulu vous servir de ce qu'il y avait
de plus humble dans le monde. "
" Pourquoi suis-je venue ici, sinon
pour aimer ? "
C'est le mot de la fin ; au moment où nous cherchons
tous à vivre de la Parole de Dieu et à en témoigner, restons
persuadés, chacune et chacun selon sa vocation, que le seul langage évangélisateur
qui vaille et atteigne les curs, c'est notre amour pour le Seigneur et notre
qualité de vie fraternelle. Cela rayonne. Merci d'être de tels foyers
de rayonnement ; merci de vouloir l'être toujours davantage.
"
Pourquoi êtes-vous ici, sinon pour aimer ? "
On
raconte que juste avant d'expirer, Bernadette a fait le signe de la croix. Elle
était entrée dans son dialogue avec la Vierge Marie avec le signe
de la croix. Elle est entrée dans la vie éternelle avec le signe
de la croix.
Alors, suivons Bernadette la pauvresse, spécialiste du
mystère pascal, guidant au pas de ses sabots la foule des pécheurs
malades et mal portants, dans le même sillage. Elle n'a pas son pareil pour
faire circuler le message évangélique dans le monde entier; pour
rester à l'écoute de Marie ; pour aimer ce qu'aime Marie, et le
faire aimer, à savoir Jésus son Fils, Jésus accueilli en
Sauveur par les foules du tout-venant.
Mgr Pierre MOLÈRES