Un silence engagé…

 

Que le Seigneur vous donne Sa paix et Sa joie !
Telle est la salutation que nous a laissée François d'Assise, celle-là même qu'il avait reçue de Dieu pour tout homme. C'est à sa suite que je viens à vous aujourd'hui, en frère et en mineur. Je n'aurai pas l'audace de vous parler du silence dans ma petite vie de religieux chrétien : d'autres le feront bien mieux, se fondant sur une expérience plus prolongée et plus intégrale. Le choix de vie qui est le mien est signe de cette aspiration profonde au silence, mais un signe qui bute jour après jour, de commencements en recommencements… Humble reflet de notre pauvreté fondamentale.
Je ne vous parlerai donc pas de moi ou de ce qu'est le silence dans la tradition catholique. Non, mais je vais tenter de vous faire partager le fruit d'une expérience de silence que nous vivons à Toulouse depuis deux ans. Cette action, puisqu'il s'agit d'un engagement social et d'une certaine manière politique, vous en avez tous entendu parler par le biais des médias. Peut-être même certains d'entre vous ont-ils participé à un Cercle de silence dans une des 140 villes françaises où ils se tiennent chaque mois. Cette action fait du bruit du fait même qu'elle s'enracine dans le silence. Tous pressentent la force qui émane de cette non-parole pourtant si fragile : qu'est-ce en effet qu'une heure de silence mensuelle ?… Je vais tenter avec vous de mettre des mots sur ce que ce silence peut signifier. Ces mots resteront marqués par l'indigence. Ils tentent de retranscrire une expérience fondamentalement individuelle même si elle est vécue en groupe. Ils sont le fruit de ce que nous vivons, de ce que nous avons entendu mois après mois, de ce que nous portons en communauté depuis le 30 octobre 2007. Ces mots, cette réflexion, je vous les confie simplement comme un chemin, certain qu'ils sauront trouver un écho, une résonance dans les différentes traditions religieuses et dans chacune de vos vies. Mon exposé vous apparaîtra sans doute assez pointilliste : je vais tenter de poser des touches, des pierres d'attente… Le temps de silence qui le suivra fera l'unité.
Avant de commencer à retracer les grandes lignes de cette expérience, je voudrais faire miennes quelques lignes de Madeleine Delbrêl, catholique, femme d'action et de prière au cœur du monde, une de celles qui est parvenue à travers sa vie même à tisser le lien entre silence et engagement :
De toutes vos paroles, il vous sera demandé compte (Mt 12, 36-37).
De toutes celles qu'il fallait dire et que notre avarice aura gardées.
De toutes celles qu'il fallait taire et que notre prodigalité aura éparpillées
aux quatre vents de notre fantaisie ou de nos nerfs…
Le silence n'est pas une évasion,
mais rassemblement de nous-mêmes au creux de Dieu.
Le silence n'est pas une couleuvre que le moindre bruit fait fuir,
c'est un aigle aux fortes ailes qui surplombe le brouhaha de la terre,
des hommes et du vent.

1- Brève présentation des Cercles de silence :

Les Cercles de silence s'entendent comme une action de dénonciation de l'enfermement des sans-papiers par l'Etat dans des Centres de Rétention Administrative (CRA). Ils sont nés à Toulouse à l'automne 2007 à l'initiative d'une communauté de frères franciscains. Citoyens essayant de rester attentifs à l'information, mais également engagés à titre individuel dans diverses associations en lien avec des populations étrangères, nous avons été touchés par la systématisation du recours à l'enfermement des sans-papiers avant leur expulsion du territoire français. Des hommes et des femmes vivant souvent depuis des années en France, des familles avec des enfants, se retrouvaient du jour au lendemain privés de liberté alors même qu'ils ne représentaient aucun danger pour la société française. La construction d'un nouveau Centre de Rétention Administrative à Cornebarrieu, au bout des pistes de l'aéroport de Blagnac, rendait la situation pour nous encore plus criante : cela se vivait à 8 kilomètres de chez nous… Pouvions-nous demeurer sans rien dire ?
De cette indignation a germé, dans la prière et le silence, la certitude qu'il nous fallait aller plus loin, comme religieux c'est-à-dire comme priants, mais également comme artisans de paix formés pour certains d'entre nous à la non-violence gandhienne. Or, pour le mahatma Gandhi, le silence est une des techniques non-violentes adaptées aux situations dramatiques et urgentes. Nous avons donc fait le choix en communauté de proposer à la famille franciscaine (frères, sœurs, laïcs) de se retrouver chaque mois sur la place du Capitole, le centre emblématique de la démocratie locale, pour une heure de silence et de prière. C'était le 30 octobre 2007.
Le principe est simple : nous formons un cercle autour d'une lampe-tempête symbolisant la présence des sans-papiers et l'espérance qui est la nôtre que nous trouvions des solutions plus justes pour tous. Nous commençons souvent à une vingtaine pour finir à 200 ou 300. Autour du cercle sont placés trois panneaux qui reprennent le contenu des tracts que certains distribuent aux passant qui s'arrêtent. C'est là notre seule et unique communication depuis deux ans. Les gens passent, lisent, entrent dans le cercle pour certains. Et une heure plus tard nous nous quittons simplement. Le monde environnant bruit des camions des éboueurs, des terrasses des cafés et des commentaires des touristes, mais le silence est là au cœur du cercle dans une gravité qui ne cesse de me surprendre. Moment comme suspendu dans l'air, mais en même temps si incarné dans des vies humaines brisées.
Voilà pour la forme. Tout est dit et il faudrait maintenant que chacun entre dans l'expérience car, nous le croyons, le silence tout le monde peut le faire… tout le monde y est appelé.


2- Le silence comme au-delà :

La première série d'harmoniques à travers lesquelles je tenterais d'approcher le silence tourne autour de la notion de dépassement et d'au-delà.
2-a Au-delà des mots :
Se taire, faire silence n'est-ce pas au fond refuser de se compromettre, accepter purement et simplement un état de fait, entrer dans un chemin de résignation ?… En toute raison ce pourrait être le cas. Pourtant, les passants le saisissent parfaitement, notre silence n'est pas une non-parole. J'aurais envie de dire qu'il est davantage de l'ordre de l'excès de parole : il est un cri pour dire l'inqualifiable de la dignité humaine blessée. Il est ce qui reste quand tout a été dit dans les manifestations bruyantes. Il est un cri au-delà des cris où, quand les mots manquent, seul le rempart des corps peut exprimer le NON que l'homme adresse à ses semblables face à une situation dramatique. Oui, le silence se révèle profondément comme une parole qui tranche avec le flot communicationnel de notre monde : une parole qui dénonce existentiellement.
Mais pourquoi les mots viennent-ils ainsi à manquer ?… Je crois fondamentalement que cela tient à la nature de ce que nous pointons du doigt par notre silence. Nous ne sommes pas là pour désigner et soutenir une solution au problème de l'enfermement, mais simplement pour révéler une présence, celle d'hommes et de femmes privés de liberté à notre porte. En cela, notre cercle déplace le Centre de Rétention Administrative de Cornebarrieu une heure durant au cœur de la vie des toulousains. Il est là, simplement, en face du Capitole. Et nous croyons que c'est à partir de là, à partir de ces situations et de ce qu'elles impliquent à tous les niveaux de la société que nous pourrons élaborer demain une réponse plus juste. Nous n'avons pas de message qui requerrait une parole. Nous n'avons qu'un silence qui dit une absence et une privation. Nous n'avons que le réel de la blessure dans son affreuse banalité que nous refusons néanmoins de gommer.
Le silence s'impose donc par le but qui est le nôtre, mais il nous apparaît également nécessaire à cause de ceux qui participent au cercle. En effet, une des grandes particularités de cette action réside dans la variété des participants : les militants de toujours y côtoient des catholiques frileux qui font là leurs premiers pas dans un engagement social. Les croyants de toute religion y retrouvent des athées et des libres penseurs. Les associations y sont présentes comme le quidam qui passait par-là, les plus jeunes comme les plus vieux, l'extrême gauche comme la droite bien pensante… Or, comme nous le faisait remarquer un permanent de la Cimade, nous sommes le seul lieu où tous puissent encore s'engager ensemble. La moindre parole romprait l'unité qui n'est pas celle d'un compromis autour d'une idée ou d'un message, mais celle d'un chemin d'unité plurielle autour d'hommes et de femmes blessés dans leur dignité. Le silence fait du cercle un lieu où les toulousains peuvent se retrouver autour de l'homme et pour l'homme au-delà des idées. Ils pourront ainsi demain compter sur ce vécu commun pour construire une éventuelle parole commune. Pour aller encore plus loin, il nous semble également important que les cercles puissent aller jusqu'à inclure des personnes qui soutiennent la politique gouvernementale vis-à-vis des personnes privées de papiers. C'est en effet ensemble, par-delà tout idéalisme naïf ou tout manichéisme exclusiviste, que nous avons à construire une solution plus digne de l'homme… de tout homme (celui qui vit sans papiers comme celui qui a peur de l'étranger, l'engagé dans une association de défense comme le politique responsable devant la nation).
2-b Au-delà des émotions :
Mais le silence ne permet pas seulement de dépasser les mots. Il nous oblige également à quitter le registre de l'émotionnel. Un des permanents de la Cimade au CRA de Toulouse nous faisait ainsi remarquer que, jusqu'à l'arrivée des cercles, les médias tentaient d'attirer l'attention de l'opinion publique en se focalisant sur des situations de sans-papiers toujours plus dramatiques. Lui devait faire face à une sorte d'escalade de l'horreur. Avec les cercles, nous avoue-t-il, tout s'est calmé, apaisé mais la question est demeurée centrale : elle n'a jamais été aussi présente. Comment expliquer ce paradoxe ?
Il me semble nécessaire pour cela de faire un détour par le comportement qui est le nôtre face aux grandes détresses du monde théâtralisées par les médias audio-visuels. Notre première réaction est affective : face au drame du " Vingt heures " jaillissent les larmes et le désir de changer le monde. Le lendemain, ce trouble se mue en remords qui, heureusement, laisseront la place à l'oubli quelques jours plus tard. Cette forme d'évitement, d'évacuation des malheurs qui entrent dans nos vies par le biais des médias m'apparaît de l'ordre de la réaction de survie, du degré zéro de la défense de l'intégrité du soi dans un monde où nous sommes sans cesse exposés.
Les Cercles de silence prennent l'exact contre-pied de la dynamique émotionnelle dont jouent certains médias. Aucun témoignage sur la situation des sans-papiers, aucune photo de famille expulsée, mais simplement une lampe et le silence appelant chacun à descendre en lui-même et à écouter sa conscience. Et il peut s'en dire des choses en une heure, seul à seul, face à soi-même… Jusqu'où suis-je touché par l'atteinte faite à la dignité de mon frère ? Où s'arrête mon engagement concret ? Ma propre humanité n'est-elle pas blessée quand l'autre est privé de ses droits ?… Autant de questions auxquelles il me faudra faire face, mois après mois, sans espoir de consolation facile. Chacune m'amène à descendre plus profond dans la complexité de la situation : peut-on en rester à cette alternative qu'on ne cesse de brandir devant nous et qui consisterait à choisir entre la constitution d'une illusoire " forteresse Europe " et, de l'autre, l'ouverture pure et simple de toutes les frontières ?… Ces questions m'amènent également à toucher du doigt mes propres difficultés à vivre de manière cohérente : quel sens y aurait-il à laisser entrer l'étranger si c'était pour accepter de l'embaucher " au noir " quand j'ai besoin de lui ?
En cela, le silence joue pour chacun en particulier le rôle de caisse de résonance appelant à une écoute toujours plus attentive du monde dans toute sa complexité. Il nous entraîne sans faux semblant possible au cœur de nos incohérences, au point de jonction de notre agir, de notre pensée et de nos bonnes intentions. Et il ne nous laisse pas de répit tant que nous ne sommes pas parvenus à un pas supplémentaire dans l'unification de notre être. Il est force de dévoilement, de dépassement des solutions faciles. Il est appel à la responsabilité dans le réel de notre existence personnelle dans ce qu'elle a de singulier et d'impartageable.


3- Un silence habité :

Mais le silence ne nous entraîne pas seulement à des dépassements qui seraient pure projection dans le néant et dans le vide. Il nous fait déjà toucher au port. Il porte en lui-même quelque chose du terme qu'il cherche à atteindre.
3-a Le silence comme lieu de passage :
Le silence ne saurait être une fin en soi : nous ne sommes pas là pour nous faire plaisir et pour nous sentir bien au chaud avec le réconfort d'accomplir une action moralement bonne qui nous dédouanerait de tout pas supplémentaire. Le silence vise fondamentalement un en dehors de lui-même, qu'il s'agisse d'un agir, d'une parole ou d'un autre.
Pour ce qui est de l'agir, il suffit de porter un regard attentif sur les participants au Cercle de silence. Il y a d'une part des personnes qui n'avaient jusque-là aucun engagement social ou politique et qui font là leur premier pas. Ils se sentent capables de faire au moins cette démarche du silence vécu ensemble sur la voie publique. Mis face-à-face avec leur conscience sur la durée, certains feront un pas de plus vers les sans-papiers, les accompagnant au tribunal, les visitant en CRA, parrainant une famille ou adhérant à une association de défense. Il leur faudra parfois plusieurs mois pour se mettre en marche, mais l'action qui en découlera sera plus centrée et résolue. Elle ira sans doute à son terme. Il y a d'autre part les militants de toujours de la cause des migrants qui sont confrontés à l'usure du combat quotidien, aux échecs qui reviennent, au diktat de l'urgence et de l'activisme. Pour eux, le silence se révèle lieu d'enracinement de leur engagement. Certains nous ont parlé de véritable expérience spirituelle. Pour les uns et pour les autres, le Cercle apparaît comme un lieu de passage, de ressourcement et d'approfondissement qui amène et ramène vers l'autre dans sa souffrance.
Le silence appelle également une parole. Cette parole que nous ne pourrons entendre qu'en faisant silence, c'est celle des sans-papiers eux-mêmes. Ce sont des hommes et des femmes et pas seulement des " SANS-quelquechose " ou l'objet de procédures administratives. Ils ont une parole à nous délivrer du fond du long chemin qui les a amenés jusque chez nous. En ce sens, il ne me paraît pas surprenant que soit né à Toulouse il y a un an un groupe de parole de sans-papiers. Chaque semaine, ils se retrouvent pour partager sur leur vie et plus seulement sur leurs démarches, pour rompre avec la solitude et renouer des liens d'amitié, pour être simplement des hommes et des femmes debout qui peuvent aller jusqu'à réclamer que leurs droits fondamentaux soient respectés. Depuis quelques mois, quelques-uns d'entre eux de tradition chrétienne se retrouvent pour partager sur l'évangile. La parole sort du silence. Le silence appelle cette parole.
Mais le silence n'appelle pas que leur parole. Il nous invite aussi à une parole commune et citoyenne. Quelle réponse notre société entend-elle donner au problème de l'enfermement des sans-papiers dans les Centres de Rétention Administrative ? Telle est la question que les Cercles posent aux passants, invitant chacun à écouter sa conscience et à s'engager dans le débat national sur la question. Ce qui sortira de ce débat, nous ne le savons pas. Mais nous croyons fondamentalement que cette solution devra prendre en compte toutes les positions et qu'elle sera donc un fruit du silence tenu ensemble au cours des ces mois et de ces années. C'est l'attente de cette parole commune par-delà tous les simplismes qui est au cœur de notre silence.
3-b Le silence comme espérance :
" Jusqu'à quand tiendrez-vous ainsi sur la place du Capitole ? " me demandait un soir un journaliste. " Tant qu'il le faudra, car nous croyons qu'il est possible d'aller plus loin ensemble sur la question des sans-papiers " lui répondis-je en reprenant le contenu du tract que nous distribuions. Je le vis alors hausser les épaules et soupirer, avant de lancer désabusé : " Ah ! L'espérance chrétienne !… Vous y croyez encore !… " Et bien oui, nous y croyons fondamentalement, mais encore faut-il s'entendre sur le sens que nous donnons à ce mot aux saveurs désuètes pour beaucoup de nos contemporains.
L'espérance n'est pas un sentiment béat, une attitude quiétiste, une mise entre parenthèse de la volonté et de l'agir. L'espérance est de l'ordre de la certitude profonde ancrée dans la douleur, fichée - oserais-je dire - à la jonction des deux bras de la croix du Christ. Oui, nous croyons que l'homme peut trouver, comme je le disais précédemment, une solution plus juste à la question de l'enfermement des sans-papiers. Nous le croyons au nom de la grandeur même de l'homme, créature de Dieu. Et c'est cette espérance fondamentale qui nous permet de tenir dans le silence : on ne reste pas longtemps silencieux quand on n'a devant soi que le néant et l'absurde. C'est cette espérance également qui nous permet de nous engager, de nous mettre en marche alors même que nous n'avons pas de solution concrète à proposer. Ce qui, de prime abord peut sembler de l'inconséquence et de la naïveté, se base en effet sur un changement complet de paradigme : ce n'est pas parce que nous avons la solution que nous la proposons et que nous la défendons. Mais c'est parce que nous croyons en l'homme et dans son incomparable dignité que nous nous mettons en marche sur un chemin d'élaboration d'une solution qui impliquera nécessairement toutes les composantes de notre société. C'est parce que nous savons que nous touchons à un lieu réel de souffrance que nous sommes certains que de là naîtra une solution plus juste. Au réalisme frileux, l'espérance qui fonde notre silence répond par une spiritualité de l'action et de la communion, une spiritualité du Royaume de Dieu en marche.
Mais il nous faut ici faire un pas de plus. Notre espérance ne porte pas seulement sur une solution à un problème ou à des situations dramatiques. Elle vise plus fondamentalement l'autre. Et là, le cœur du message évangélique rejoint une des intuitions de la non-violence gandhienne. Quand Jésus entre en conflit avec les pharisiens et les docteurs de la Loi, il n'enferme jamais les hommes mais il condamne seulement leurs pratiques. Suis-je prêt à mon tour à sortir d'une logique du CONTRE et de la stigmatisation qui ne laisse plus aucune issue à l'autre que de disparaître ou de me réduire à néant ? Suis-je prêt à espérer dans l'autre et à voir dans le combat qui se mène un chemin qui devra aboutir à la libération du prisonnier, mais également à celle de celui qui légitimait cette pratique, sans oublier ma propre libération de la part de moi-même qui, d'une manière ou d'une autre, a sa part de responsabilité et de compromission ? Tout le défi consiste sans cesse à extirper les racines de manichéisme qui nous habitent et qui nous engagent à mettre en avant un adversaire face auquel nous aurions naturellement raison. La qualité du silence dira jusqu'où je suis prêt à aller sur ce chemin. Mon silence est-il prêt à lui faire une place dans le Cercle ? Mon silence est-il assez humble pour ne pas stigmatiser les pouvoirs publics ou les forces de l'ordre, tout en demeurant suffisamment ferme pour dénoncer des pratiques indignes de notre humanité ? Tout est là depuis toujours comme le disait Abba Poemen, un des pères de désert : " Celui qui se tait en condamnant intérieurement autrui n'est pas silencieux. " Sommes-nous prêts à nous laisser porter aussi loin dans l'expérience d'un vrai silence ?…
3-c Le silence comme lieu où le Tout Autre s'impose :
Nous venons de voir comment le silence vécu dans les Cercles, à la fois au plus singulier de soi et ensemble, nous amène à faire un passage, nous tendant vers le terme. Point n'était besoin jusque-là de référence à une quelconque forme de transcendance : un véritable sens de l'homme et de sa sacralité suffisait. Et nous avons encore tant à creuser cette réalité étonnante et mystérieuse : " Je reconnais devant toi le prodige, l'être étonnant que je suis : étonnantes sont tes œuvres, toute mon âme le sait " lançait déjà le psalmiste (Ps 139, 14).
Pourtant, le silence semble nous mener au-delà. Il met à vif nos incohérences dans le face-à-face qu'il nous ouvre avec notre conscience. Il nous conduit donc au summum de l'inconfort en nous obligeant à accueillir la complexité du réel. Et, par-là même, il nous fait pressentir notre impuissance fondamentale à trouver une solution immédiate à vues humaines. Mais, en même temps, le fait que nous parvenions à demeurer en silence révèle cette espérance fondamentale qui est la nôtre en l'homme et en sa capacité à aller au-delà, sans quoi tout deviendrait absurde. A la croisée de ce constat d'impuissance et de cette espérance qui subsiste malgré tout s'ouvre comme une autre dimension, celle de la prière, du Tout Autre. Oui, certains viennent au Cercle, comme nous frères mineurs, en priants, persuadés qu'il nous faut passer par l'impuissance pour que se révèle cette Parole qui est Dieu. Nous nous sentons appelés à demeurer au pied de la croix de ces vies brisées, espérant avec Marie contre toute espérance, nous engageant jusqu'au bout mais croyant fondamentalement que cela nous dépasse et que rien ne se fera sans Dieu. Nous venons ainsi au Cercle de silence comme des mendiants de sens, pour nous, pour notre société, pour toutes ces personnes enfermées, pour ceux qui les surveillent et ont à décider de leur avenir… Nous sentons fondamentalement que notre mission consiste à porter chacun, à le présenter au Très-Haut et, dans le même temps, à demander que des chemins de dialogue, de respect et de vie s'ouvrent dans les cœurs. " Pour les hommes c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible " rappelle Jésus aux disciples (Mt 19, 26). Notre silence est signe de cet inachèvement : il est mort du parlant qu'est l'homme. Et ce manque fondamental dit l'attente d'une Parole. Il se fait écoute d'une nouveauté à laquelle nous ne saurions parvenir seuls, celle de l'Esprit agissant en tous.


Conclusion

Nous voilà donc parvenus au terme de ce parcours autour de l'expérience des Cercles de silence. Cette action est née du silence de la prière d'une fraternité et elle y retourne finalement, se faisant attente du Tout Autre, non sans être passée par l'action et par la rencontre de l'autre dans sa différence radicale (celle du souffrant comme celle de celui qu'on aurait tôt fait de qualifier d'adversaire).
Pour nous, pauvres initiateurs de ce mouvement, les Cercles demeurent un mystère. Nous ne pouvons nous empêcher d'y contempler l'œuvre de Dieu à nos côtés. Il ne s'agit pas seulement de la question du nombre de participants, mais de ce qui s'y vit profondément, des initiatives qui germent en parallèle et du soutien apporté par tous pour nous aider à demeurer dans la position juste, sur la ligne de crête où se rejoignent le politique et le spirituel. Oui, cette action nous la recevons autant que nous la portons. Elle nous conduit sans cesse plus loin en communauté comme individuellement, au risque constant de la brisure. En termes chrétiens, j'aurais envie de dire qu'elle est Passion et Résurrection, qu'elle est croix et qu'elle est vie, qu'elle est la manifestation d'un vécu communautaire fort et l'aiguillon qui nous empêchera toujours de nous reposer sur un compromis confortable entre frères. Elle dit l'autre souffrant au risque de mes blessures. Elle se veut profondément spirituelle et humaine, manifestant ce mystère fondamental d'un Dieu qui s'incarne, choisissant de se faire homme pour que nous ayons part à sa vie divine.
Frère Stéphane ofm
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