La fête de l’Ascension de Jésus s’offre à nous comme occasion d’affermir notre assurance et notre espérance dans notre marche vers Dieu. Assurance et espérance dont nous éprouvons peut-être la faiblesse, alors qu’autour de nous il en est si peu qui se réfèrent au Christ pour inspirer et orienter leur existence, tandis que sont nombreux par contre ceux qui estiment surannée la religion et se satisfont des perspectives d’une aventure simplement terrestre.
Serions-nous des rêveurs lorsque nous croyons que notre accomplissement personnel et celui de l’humanité entière se fera par-delà les limites de notre histoire ?
L’espérance chrétienne engendre-t-elle de ce fait irréalisme et irresponsabilité par rapport aux affaires terrestres ?
Avec les apôtres qui virent Jésus s’élever, nous sommes mis en garde contre toute évasion hors de notre condition : pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Mais nous sommes tout autant assurés que notre humanité ne s’enracine pas dans la seule terre et ne retournera pas à la seule terre : en Jésus nous avons une voie nouvelle et vivante qu’il a inaugurée en pénétrant au-delà du rideau de sa condition humaine.
La trajectoire de Jésus a été ascension constante par l’élan de sa foi, de son espérance et de son amour.
Le Royaume de Dieu, il l’annonçait avec vigueur et confiance. Il en posait les signes avant coureurs, lorsqu’il s’appuyait sur Dieu, son Père, et recevait de lui la force d’une compassion qui mettait les démons sur le recul, offrait aux malades la guérison et aux pécheurs le pardon. Jésus ne cessait de s’élever, d’être emporté vers Dieu lorsqu’il laissait la miséricorde dépasser les limites de la justice, en appelant les pécheurs à la conversion, fils cadets révoltés, fils aînés aigris et faussement soumis, les uns et les autres rivés à eux-mêmes par leur soif de richesse, de plaisirs, et de liberté sans repères et sans frein.
En se penchant, tel le bon samaritain de la parabole, vers les blessés, vers les victimes de l’injustice et de la violence, Jésus s’élevait vers Dieu son Père. Il communiait à la compassion de Dieu, il tissait, réparait et renforçait les liens d’alliance par lesquels le Royaume d’amour et de vérité s’inscrit dans l’histoire et la soulève vers Dieu.
En se laissant mettre au rang des condamnés, en essuyant le mépris de ses juges et de ses bourreaux, loin de s’enfoncer dans le désespoir, loin de céder à un destin aveugle, Jésus s’en remettait à Dieu son Père qui l’attirait à lui. Par l’énergie reçue de Dieu, Jésus espérait contre toute espérance et consentait à la vie plus forte que la mort. Serviteur de Dieu et de ses frères, Jésus ouvrait pour tous le chemin du salut.
La trajectoire de Jésus ne s’est pas achevée au bas de l’escarpement de Nazareth d’où ses concitoyens, scandalisés par ses propos, voulurent le précipiter ; il passa au milieu d’eux et alla sur son chemin (Luc 4,30).
La trajectoire de Jésus ne s’est pas achevée au creux du tombeau dans lequel fut déposé son corps.
La trajectoire de Jésus aboutit dans le sanctuaire véritable, le ciel même.
Jésus se tient maintenant pour nous devant la face de Dieu, son Père, de qui il venait et vers qui il a reçu mission de nous conduire.
Les Apôtres, témoins de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, sont retournés à Jérusalem remplis de joie. Et après avoir reçu l’Esprit Saint, ils partirent annoncer la Bonne Nouvelle du Salut réalisé en Jésus. Le souvenir qu’ils gardaient de Jésus ne les enfermait pas dans une stérile nostalgie, mais les propulsait en avant. La dynamique de l’Ascension les saisissait eux aussi. L’avènement du Royaume de Dieu se poursuivait avec eux.
Ce qui est arrivé à Jésus, ce qui s’est continué avec les Apôtres, ne peut plus s’arrêter.
Ce même mouvement emporte l’Eglise et nous emporte avec elle, si nous nous tenons en communion avec le Christ, dans la foi, l’espérance et l’amour.
La lettre aux Hébreux affirme que nous pouvons avoir pleine assurance, nous avancer vers Dieu dans la certitude que donne la foi, et affermir sans fléchir notre espérance, car il est fidèle celui qui a promis. Le Christ est venu pour nous entraîner dans son sillage, pour nous faire monter avec lui, pour nous hisser plus haut encore que nos aspirations, pour nous élever par la force du désir que Dieu a sur nous, désir qui ne nous contraint pas, désir qui devient efficace à la mesure du consentement que nous lui donnons, au creux de notre propre désir humain appréhendé avec justesse, purifié par Dieu et polarisé sur lui.
Comment faut-il nous tenir pour demeurer en communion avec le Christ ?
Comment monterons-nous dans son sillage ?
En nous faisant serviteurs de Dieu et de nos frères.
Jésus n’ambitionnait pas de dominer mais de servir. Il témoignait de Dieu et se laissait hausser vers lui, en aimant d’un amour de prédilection ceux qui se trouvaient au plus bas de la considération sociale. Le regard tourné vers son Père, Jésus ne se détournait jamais de ses proches, de ceux et celles à qui il adressait la parole, des malades qu’il guérissait et des pécheurs à qui il apportait le pardon. Jésus s’avançait vers Dieu, en se portant à la rencontre des souffrants et des exclus, en se laissant approcher par les pécheurs, en s’invitant chez eux, au risque de voir salie sa réputation.
Les deux mouvements, élévation et abaissement, se conjuguaient dans l’existence de Jésus. Jésus ne céda jamais à la tentation de se glorifier lui-même. Il préféra son abaissement plutôt que l’anéantissement de ses ennemis, dans la certitude que quiconque s’élève sera abaissé, mais que celui qui s’abaisse sera élevé (Luc 14,11).
Le mouvement ascendant de Jésus vers son Père, il nous revient d’y consentir, en nous ouvrant à son Esprit d’amour, en devenant serviteurs de Dieu en nos frères, serviteurs de nos frères, dans l’amour reçu de Dieu.
Ce n’est certes pas une ascension comme la conçoivent les hommes qui se laissent emporter par une ambition qu’inspirent l’orgueil et le désir de s’élever soi-même.
Mais en communiant au mouvement du Christ, nous aboutirons avec lui et en lui, à notre accomplissement, du sein de nos responsabilités terrestres.
Sans rester inactifs à regarder le ciel, avançons-nous donc vers Dieu avec un cœur sincère, et dans la certitude que donne la foi… continuons sans fléchir d’affirmer notre espérance, car il est fidèle celui qui a promis.
|