Et
le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. Les extrêmes
se rejoignent en cet événement. Dieu qui habite une lumière
inaccessible et engendre en Lui de toute éternité ce Fils qui est
reflet resplendissant de sa gloire, expression parfaite de son être, Dieu,
en ce Fils éternel s'unit à la précarité et à
l'opacité de la chair, dans l'obscurité du monde. Les extrêmes
se rejoignent en Jésus de Nazareth, homme en tout semblable à nous,
hormis le péché, et en même temps Fils unique plein de grâce
et de vérité, Fils qui porte toutes choses par sa parole puissante.
Il
aura fallu leur lente découverte de Jésus, au long de leur compagnonnage
avec lui durant trois ans, il aura fallu leur perception de son amour offert à
tous jusqu'à en mourir, il aura fallu l'expérience de ses manifestations
à partir du matin de Pâques et l'illumination de Pentecôte,
pour que les Apôtres s'ouvrent à ce mystère insondable et
inconcevable. Ils le proclameront ensuite avec hardiesse, chacun avec sa personnalité.
Saint Jean le fera avec une profondeur inégalée, sans jamais perdre
de vue la densité humaine de Jésus.
Les extrêmes se
rejoignent en Jésus, de par la libre initiative de Dieu. Dieu veut faire
déborder son amour sur les hommes, et le partager avec eux. Dieu désire
que nous devenions ses enfants, en communion avec son Fils unique et éternel
: tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné
de pouvoir devenir enfants de Dieu. C'est en raison de ce projet éternel
de Dieu que le Verbe s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous. Nous
ne sommes pas là devant une construction intellectuelle, devant une élucubration
de l'imagination. Nous sommes devant un évènement, découvert
en sa profondeur, à la lumière des expériences pascales.
Les
extrêmes se rejoignent en Jésus : la béatitude sans ombre
du Dieu Saint, pleine communion d'amour, et la détresse humaine résultant
de la malheureuse expérience du péché et de la mortalité
difficile à assumer. Jésus exultera du bonheur de se savoir Fils,
et il compatira à la misère de ses frères, il pleurera de
leurs larmes. Jésus se réjouira des amitiés et amours humaines,
et il tremblera avec Dieu, son Père, de les voir galvaudées et trahies.
Jésus fera siennes nos louanges et nos supplications, avant d'affronter
lui-même dans l'angoisse et avec un sentiment d'abandon, l'épreuve
redoutable de sa Passion.
Ainsi en Jésus, l'amour passionné
de Dieu rencontre la soif inassouvie de l'homme. La puissance d'engendrement de
Dieu suscite l'élan vers Lui de son Fils unique ainsi que de tous ceux
qu'il crée à son Image. Et Dieu, en Jésus, se porte au devant
de cet élan, pour qu'il ne reste pas en suspens et soit conduit au but
vers lequel il tend. En Jésus, la capacité de don de soi qui est
le mystère même de Dieu, se coordonne à la capacité
de don de soi de l'homme, façonné à la ressemblance de son
Créateur.
Réussirions-nous par nous-mêmes à
faire se rejoindre en nous les extrêmes entre lesquels nous nous trouvons
tiraillés ? Aussi prodigieuses soient les découvertes que l'homme
fait des secrets de la nature, il demeure démuni pour comprendre la raison
ultime de son énigmatique existence. Aussi belles soient ses créations
artistiques, elles ne portent pas en elles le pouvoir de s'éterniser comme
reflets de l'éternelle Beauté. Aussi spectaculaires soient les conquêtes
sur la maladie et l'allongement de la vie, elles restent impuissantes à
conjurer la mort. Aussi nobles et stimulants soient les projets politiques,
élaborés en faveur d'une solidarité sans frontières,
ces projets menés à terme ne suffiraient pas à fonder un
destin à la mesure des aspirations de l'humanité. Mais voici
que Jésus vient manifester la grâce et la vérité, dans
la faiblesse de sa chair, dans le court trajet de son existence terrestre, la
grâce et la vérité qui seules sont à même de
combler l'espérance humaine.
Si les extrêmes se rejoignent
en Jésus, pour notre accomplissement personnel et l'accomplissement de
tous en Dieu, comment ne désirerions-nous pas que les extrêmes se
rejoignent, en notre personnalité souvent tiraillée, voire divisée,
et en l'humanité elle-même ? Témoins de l'amoureuse passion
de Dieu pour l'homme, témoins du besoin de notre unification, témoins
de l'ardente et universelle aspiration humaine à la justice et à
la paix, comment ne travaillerions-nous pas, chacun selon notre vocation, en lien
les uns avec les autres, à l'apaisement de nos tensions intimes, au dépassement
des animosités et des incompréhensions, au franchissement des distances
séparatrices ? Pourrions-nous nous résoudre au large fossé
creusé entre peuples nantis et peuples plongés dans la misère
? Pourrions-nous estimer ce fossé impossible à combler et infranchissable
? Pourrions-nous cautionner sans mauvaise conscience un fonctionnement de
l'économie qui, d'une part, étouffe la dimension spirituelle de
la personne, et d'autre part favorise les riches en laissant les pauvres hors
jeu ? Pourrions-nous nous résigner aux injustices génératrices
de conflits et nous en accommoder en toute tranquillité ?
Le prophète
Isaïe invite le peuple d'Israël démantelé par la déportation
à s'ouvrir au salut que Dieu vient apporter : éclatez en cris de
joie, ruines de Jérusalem, car le Seigneur a consolé son peuple,
il rachète Jérusalem ! À combien plus forte raison pouvons-nous
exulter, nous qui savons qu'en Jésus les extrêmes se rencontrent
et se réconcilient ! Noël nous apporte la possibilité de
communier, avec nos aspirations et nos déceptions, à la vie de Dieu
qui vient le premier partager notre condition tout à la fois charnelle
et spirituelle. Noël nous ouvre le chemin de la fraternité universelle,
en Jésus, le Fils éternel de Dieu venu s'unir à tout homme
et à tous les hommes.
Le Christ, notre frère, notre
Seigneur et Sauveur, vient en son eucharistie nous donner part à sa plénitude.
Tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné
de pouvoir devenir enfants de Dieu. |