Le silence dans le judaïsme

 


Adonaï sphataï tiphta'h ou-phi yagid tèhillatèkha. Dieu, ouvre mes lèvres et ma bouche dira Ta louange. C'est ainsi que commence la prière appelée Chmonè-Essrè (18), car elle contient 18 bénédictions, ou encore 'Amida, car elle se récite debout. Debout, les pieds joints, face au Dieu Créateur de l'Univers, à Celui qui créa le monde par la parole, debout mais en silence. Cette prière, appelée également Tèphillah, prière, comme une prière par excellence, est un échange murmuré entre Adam et son Créateur.
Parler du silence dans le judaïsme m'a d'abord semblé une gageure. Quiconque a déjà participé à un office dans une synagogue, a déjà été invité à une fête juive, a déjà vécu dans une famille juive peut croire que le silence est étranger à cette culture ! "Il est interdit de discuter pendant la lecture de la Torah" est un panneau fréquent dans les synagogues ! Il existe quelques moments de liturgie silencieuse, mais la liturgie juive est riche de paroles, de psalmodies, de chants. Aujourd'hui, lorsque les Juifs évoquent le silence, ne s'agit-il surtout du silence de Dieu ? Cette énigme n'est pas nouvelle. Déjà David disait : " O Dieu, sors de ton silence ! " Psaume (83, 2)
Une histoire me vient à l'esprit. Il s'agit de celle d'un homme, appelons-le Yankel, un Juif pratiquant. Nous sommes à la veille de Yom Kippour, soit 9 jours après le Nouvel An, Roch ha-Chana, qui célèbre la création d'Adam, l'être humain. C'est une période de retour sur soi, de bilan. Pendant cette période, chacun doit demander pardon à ceux qu'il a pu offenser pendant l'année qui s'achève, chacun se lève tôt le matin afin de réciter et de chanter en communauté les prières de pardon, les prières de confession. Les Juifs sont alors entre la parole adressée à Dieu et partagée en communauté et le silence du questionnement intime sur ce que chacun a fait de sa vie et de ses engagements. Le moment culminant de ce rituel est le jour de Kippour. La veille de Kippour, on dîne avant la tombée de la nuit, avant d'aller à la synagogue, d'inviter tous les Juifs à prier avec l'ensemble de la communauté réunie, et d'entamer un jeûne qui dure jusqu'au lendemain soir.
Mais ce soir-là, en cette veille de Kippour, Yankel, qui vient de finir de dîner en famille, demande à sa femme et à ses enfants d'aller seuls à la synagogue, il les rejoindra plus tard. Puis, Yankel va chercher sur une étagère un petit carnet dans lequel il a consigné depuis la fin de Yom Kippour dernier toutes les fautes qu'il pense avoir commises envers son Créateur. Il s'adresse à Lui : " Dieu, Toi qui sièges sur le trône de miséricorde, je m'apprête à rejoindre mes frères et à prier avec eux jusqu'à demain soir. J'ai demandé pardon à ceux que j'ai pu blesser cette année, j'ai prié au bord d'un cours d'eau afin que mes fautes soient emportées par l'onde, mais avant de rejoindre la synagogue et de m'adresser une nouvelle fois à Toi, je Te demande de me répondre : Me pardonneras-Tu ?" La pièce dans laquelle est assis Yankel reste silencieuse. Yankel attend quelques minutes, puis il se lève. Il va prendre sur la même étagère un grand et épais cahier dans lequel il a consigné depuis la fin de Yom Kippour dernier tous les malheurs arrivés dans le monde : famines, inondations, tsunami, tremblements de terre, guerres, meurtres, injustices, etc… Yankel s'assoit et s'adresse de nouveau à son Créateur : "Dieu tout puissant, j'ai consigné dans ce gros cahier toutes les souffrances de Tes créatures depuis Kippour dernier. Alors vois-Tu, si Tu me pardonnes mes fautes, je suis prêt également à Te pardonner." La pièce dans laquelle est assis Yankel est maintenant dans la pénombre. Yankel est seul et une voix retentit : "Yankel, je Te pardonne."
Au-delà de l'histoire elle-même, qui peut rappeler la négociation d'Abraham avec Dieu avant la destruction de Sodome et Gomorrhe, se pose la question du silence de Dieu et de celui des hommes, que le vingtième siècle a posé de façon dramatique. Après la Choah, des Juifs pratiquants ont perdu toute foi, dans le sens hébreu du terme èmouna, confiance, Nous savons aussi combien a pesé le silence des hommes pendant cette période sombre et combien la parole des Justes a été nécessaire pour ne pas se résoudre à voir l'Europe entière sombrer dans la barbarie. Malgré mon admiration pour le mahatma Gandhi, son conseil aux Juifs allemands en 1938 de s'opposer par la résistance passive, et donc par une certaine forme de silence, me paraît hors de propos dans le contexte de l'époque. C'est parce que le monde s'est tu que le meurtre a pu être commis.
C'est dans le désert qu'est révélée la parole de Dieu au peuple juif dans son entier, toutes générations confondues. Désert se dit en hébreu midbar, de la racine D-B-R, qui signifie parler. Midbar, désert, ce lieu du silence absolu, c'est mot à mot le lieu d'où vient la parole. Cette parole est pour les Juifs la Torah, l'arbre de vie. Cette parole est féconde et elle ne demande qu'à être commentée et interprétée génération après génération. C'est ainsi que se perpétue encore de nos jours l'étude la Loi écrite, la Torah, et de la loi orale, le Talmud, dans les écoles talmudiques, ruches bourdonnantes où le moins que l'on puisse dire, c'est que ce ne sont pas des lieux de silence ! Mais la parole de Dieu transmise au peuple juif réuni au pied du mont Sinaï par la bouche même de Dieu a été vue par le peuple avant qu'il ne demande à Moïse : " Que ce soit toi (Moïse) qui nous parles, et nous pourrons entendre ; mais que Dieu ne nous parle pas, nous pourrions mourir " (Exode 20, 16). De même que Dieu n'est pas visible, Sa parole n'est pas audible, mais elle est à jamais offerte à la vision, à la compréhension et à l'interprétation des humains. Cette vision passe par les lettres hébraïques, vecteurs de la parole divine. La première lettre de l'alphabet hébreu est aleph , lettre quasi muette - le terme technique est attaque glottale, à la manière du A lorsque je crie Attention ! - qui n'existe que grâce à la voyelle qu'elle porte. Première lettre des mots èl, Dieu, av père, èm mère, amen, è'had un. Un est d'ailleurs la valeur de , lettre quasi silencieuse, symbole de l'unité divine, cela rappelle la voix de fin silence qui s'est adressée à Élie au cœur du désert.
Parole de vie opposée au silence des morts ? La louange à Dieu est le privilège des vivants. Comme dit le psaume 115, versets 17 et 18 : " Ce ne sont pas les morts qui loueront Dieu, ni tous les gisants du silence, tandis que nous, nous bénissons l'Éternel, maintenant et à tout jamais, Allèlou-Yah ". Les psaumes et le Cantique des cantiques sont écrits pour être chantés ; la lecture publique de l'histoire d'Esther, de celle de Ruth ou de Jonas ponctuent les fêtes juives ; et que dire de la psalmodie hebdomadaire de la Torah et des prophètes ? Ces paroles sont des paroles de vie, leur voix est transmise selon l'antique tradition orale d'Israël.
Dieu, ouvre mes lèvres… Mais Adam a-t-il besoin que Dieu lui ouvre les lèvres pour pouvoir parler ? Le Talmud fustige l'excès de parole, la louange excessive. " Le silence est bon pour le sage ; combien meilleur encore pour l'insensé ! " (Traité Pessa'h 99a) Dans le traité Mèguiloth, on trouve : " Rabbi Yèhouda, du village de Guèboria, a fait le commentaire suivant : Que signifie "À toi Dieu la louange silencieuse" (Psaume 65, 2) ? Que le silence est un remède à tout. " L'excès de louange envers Dieu n'est donc pas bien considéré. Pire encore, le lachone ha-ra', la médisance, mot à mot le langage du mal, est une faute grave vis-à-vis d'autrui car elle entame l'image du prochain dans la conscience de celui qui l'écoute. Pendant l'office de Kippour, nous confessons le bitouï sphatayim, " l'expression des lèvres ", c'est-à-dire les paroles insensées, et le dibbour pèh, " le parler de la bouche ", c'est-à-dire les vaines paroles, lorsque la bouche s'exprime sans implication de la conscience. La tipchouth pèh, la " sottise de la bouche ", la rèkhilouth, le commérage, et, bien entendu, le lachone ha-ra, la médisance sont également vues comme de graves manquements moraux. La parole est un don de Dieu dont Adam doit faire un usage sensé et bienveillant. Le traité talmudique Arakhin précise que Dieu a placé la langue sous un contrôle exceptionnel : " Le Saint béni soit-Il dit à la langue : tous les membres du corps sont verticaux, mais toi, tu es horizontale ; tous sont à l'extérieur du corps, mais toi, tu es à l'intérieur. En outre, je t'ai entourée de deux parois, l'une d'os, l'autre de chair. " (Arakhin 15b). Il est bon de rappeler à Adam que si un mot vaut un sèla, le silence en vaut deux.
Parole et silence ne sont pas contradictoires mais se mêlent et se séparent continuellement dans l'expérience humaine. Le goût de la parole, s'il n'est pas cancanier, fait de nous des êtres sociaux attentifs à autrui ; la psychanalyse, comme certaines médecines traditionnelles, nous ont démontré que la parole peut également nous aider à soulager nos maux. Le Talmud évoque la parole sous ces différents aspects : paroles positives qui servent à établir le droit et paroles négatives de vengeance et d'invective, paroles positives de l'étude et parole négatives de querelles et de colère.
Le silence, outre qu'il permet à l'homme ou la femme qui prie de rentrer dans un contact intime avec Dieu, peut également sauver de la mort. Esther a sauvé son peuple de la destruction promise par Haman en gardant le silence sur son origine devant son époux Assuérus. C'est une expérience qu'ont connue nombre de Juifs, adultes ou enfants, pendant la guerre : taire son nom, se taire tout simplement pour ne pas dévoiler un accent étranger.
Mais la parole est-elle toujours être entendue ? Je repense au témoignage de Jan KARSKI, témoignage dont on reparle actuellement. Jan KARSKI fut un résistant polonais catholique mandaté en 1942 pour témoigner de la situation en Pologne et de l'extermination des Juifs. Avant de partir en mission et de rencontrer les dirigeants anglais et américains, il eut l'occasion de parcourir le ghetto de Varsovie six mois avant sa liquidation et de voir, déguisé en supplétif ukrainien, une action d'extermination dans un camp. Il n'eut de cesse de parler et de rendre compte, mais sa parole n'a pu être entendu. Elle gênait les intérêts politiques et diplomatiques des Occidentaux. Ce témoignage fut également adressé à des représentants d'organisations juives :
- Un Juif polonais en exil à Londres choisit de se suicider par le gaz, afin de suivre ses frères, désespéré devant le silence du monde, car lui avait compris le sens de ce témoignage.
- Un leader juif américain répondit à KARSKI : " Je ne dis pas que vous mentez, mais je ne peux vous croire. "
La parole met au défi d'être entendu, au sens le plus profond, c'est-à-dire être comprise, que la parole soit prise en compte par la conscience de celui qui écoute. Autrement dit, il faut que la conscience de l'auditeur ne reste pas silencieuse.
Adonaï sphataï tiphta'h… Dieu, ouvre mes lèvres pour que je prononce des paroles de vie, des paroles bienfaisantes, des paroles créatrices, pour que j'exprime ma solidarité envers mes frères humains et que je transmette ton message d'amour et de paix. Et ouvre mes oreilles à ton silence, dont l'écoute me renvoie à ma responsabilité de fils d'Adam. Et si je ne suis pas sourd à ton silence, je comprendrais combien il est source d'enseignement de sagesse. Ainsi, nous pouvons dire : " J'ai grandi tous les jours parmi les sages, et je n'ai rien trouvé de plus profitable que le silence. " (Avoth 1, 17). Ce silence, qu'il nous est demandé de commenter, ce silence qui nous demande d'agir pour le bien de l'humanité.

Laurent KLEIN
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