Louange silencieuse

 

La Bible évoque peu le silence. La concordance de la TOB compte une soixantaine d'occurrences entre la Bible hébraïque et le Nouveau Testament. La première chose qui apparaît, à la lecture de ces citations biblique, c'est que le silence, de façon générale, n'est pas présenté de façon positive.
Avant l'apparition de la lumière, qui marque le début de la création, dans l'écartement du ciel et de la terre, la terre était tohu et bohu, vide et stupéfaction, silence. Et ce silence terrifiant des ténèbres qui couvraient la face de l'abîme est rompu par la parole de Dieu : " Que la lumière soit, et la lumière fut ! "
Si la parole de Dieu crée un monde habitable, ouvert au dialogue, si la parole est elle-même notre habitation, notre rencontre du prochain et notre rencontre de Dieu, dans l'étude, la prière et la louange, comment comprendre alors cette invocation de l'auteur des Psaumes : " Pour toi, le silence est louange, ô Dieu qui réside dans Sion " ?
Mais tout d'abord, y aurait-il deux versions du silence ? Un silence négatif, terrifiant, et un silence positif où se dit la louange ?
Quelle césure, la parole, et tout d'abord la parole de Dieu, introduit-elle entre ces deux modalités du silence ?


Le silence négatif : le tohu vabohu

Ecoutons ce que dit la Bible. Le mot " silence " le plus fréquemment employé vient d'une racine DaMa (dalet, mêm, hé) qui signifie : se taire, cesser, faire taire, tuer, détruire. Dans le développement de la racine, on lit : muet, pleurer, détruire, se taire, deuil, forteresse. De façon générale, la plupart des circonstances évoquées parlent de réduire quelqu'un au silence. Particulièrement les ennemis. Satan et les ennemis sont réduits au silence. La seconde épître de Paul à Timothée dit aussi que pendant l'instruction la femme doit garder le silence, qu'elle doit se tenir en silence. Dans la première épître de Pierre, il est question de réduire au silence l'ignorance des insensés. Mais positivement nous lisons que l'homme raisonnable garde le silence (Prov. 11, 12).
Lorsque Pascal énonce : " Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie " (Pensée 206), il dit qu'il n'y a pas de raison d'être ici plutôt que là, à présent plutôt qu'à un autre moment. Ces espaces infinis ne sont pas accueillants. Ils terrifient comme le chaos qui précédait la création avant qu'elle ne soit habitée par la parole de Dieu.
Catherine Chalier dans un très beau livre, La nuit, le jour. Au diapason de la création (Grasset, 2009 ; pp 98/99) écrit à propos du tohu et bohu " mutique et noir " : " De telles descriptions font penser, au dire même de Lévinas, à l'absence de Dieu ou plus exactement encore à l'absence de tout étant… Ces ténèbres-là pèsent de plus en plus sur le désir de vivre, jusqu'à faire perdre bientôt le sentiment de soi et insinuer dans l'âme une suffocante angoisse. Leur épaisseur ne cache rien ni personne, elle n'assourdit le son d'aucune parole et ne laisse donc pas filtrer la trace d'un appel ou d'un murmure encore lointain et faible vers lequel tendre fébrilement l'oreille dans l'espoir de trouver enfin à qui répondre. Leur silence effraie d'autant plus que, comme l'enseigne la cosmologie contemporaine, il semble émaner d'un univers qui s'étend à l'infini, dans le temps et dans l'espace, et qui, dans sa quasi-totalité, n'émet aucune sorte de lumière… ". Catherine Chalier évoque ensuite " les vies violentées " par une histoire qui fait sienne la certitude de l'absence de rétribution, de châtiment et de consolation. Absence et silence de Dieu tels qu'ils finissent par se confondre avec sa mort.
Alors on entend l'appel du Psaume (83, 2) : " O Dieu, sors de ton silence ! "
Le silence de Dieu est nommé à l'époque du déferlement de la cruauté des hommes, dans les temps de persécutions. Le silence de Dieu est tel que l'on ne peut même plus l'invoquer. Mais c'est ce que voulaient les bourreaux et les persécuteurs : anéantir la parole (humaine/divine), réduire les hommes en esclavage, les réduire au silence.
Nous avons entendu qu'avant de brûler les hommes, on brûle les livres. Et les persécutions commencent toujours par des auto-da-fés de livres.
Dans ces époques terrifiantes, il y aurait comme un retour au tohu bohu, avant la parole de Dieu qui fait exister la lumière.
Un tel silence n'est pas bon. Il précède la parole de Dieu, il est mis en œuvre par les persécutions, il est le règne du mal.


Un souffle qui parle

Le texte de la Bible nous enseigne : " L'Eternel (YHWH)-Dieu (ELOHIM) façonna l'homme, poussière extraite de la terre, il fit pénétrer dans ses narines un souffle (nechama) de vie, et l'homme devint un(e) animal/individualité/âme vivant(e) (nefesh haya) " (Genèse 2, 7)
L'homme n'est pas fait de terre ou de la matière même du sol, mais comme le dit très explicitement le texte biblique, de poussière détachée ou extraite du sol. Paul Nothomb fait remarquer que, dans le texte de la Genèse, ce sont les animaux qui sont faits de terre (Genèse 2, 19) et non pas l'homme (L'imagination captive : Essai sur l'homme immortel. Editions de la Différence, 1994). La différence, dit-il, entre la poussière et la terre, est que cette dernière est compacte et obscure alors que la poussière laisse passer la lumière. L'homme serait ainsi formé de poussière, de lumière et de souffle. Il est " un souffle qui parle " (rouah memalela), selon la traduction classique araméenne par le prosélyte Onkelos, de l'expression " une personne/individualité/âme vivante " (nefesh haya).
La rouah liée ici à la parole montre bien sa différence avec le noûs grec, l'esprit contemplatif opposé à la matière, qui n'inclut pas cette dimension de la parole. Platon explique ainsi qu'au moment de la mort, l'âme (psuké) devient esprit (noûs), c'est-à-dire s'absorbe dans la contemplation de l'être. Mais cette contemplation est muette. La rouah hébraïque (esprit/ souffle/ parole) est par contre ce qui inspire la parole du prophète, comme en témoigne Ezéchiel : " A cette vue, je tombai sur ma face et j'entendis une voix qui parlait : Elle me dit : Fils de l'homme, dresse-toi sur tes pieds que je te parle ! Et une rouah vint en moi lorsqu'elle m'eut parlé et me dressa debout sur mes pieds, et j'entendis celui qui s'entretenait avec moi. Il me dit : Fils de l'homme, je t'envoie vers les enfants d'Israël… " (Ezéchiel 1, 28 et 2, 1-3). Loin de l'abattement de la mort, la parole dresse sur les pieds, permet de se tenir debout. Et alors on entend la voix qui vient du ciel, puis la parole de celui qui engage l'entretien ; enfin le prophète peut parler, aller s'adresser aux hommes de son temps.
L'homme (adam) est ce composé de poussière et de souffle qui s'incarne dans la chair (nefesh ou bassar). Il est, à ce titre, un " souffle qui parle ". Pourrions-nous entendre ici la résonance hébraïque du thème néo-testamentaire : " La parole a été faite chair " (Evangile selon Jean 1, 14) ?
Cette question de la parole dans la chair ou du souffle qui parle, n'est-elle qu'un mystère, objet de croyance muette ? Le simple énoncé de la question nous met sur un chemin de réponse : il ne s'agit certainement pas du mutisme de la foi puisqu'il est question du fondement même de la parole. Celle qui nous dresse debout, et qui est notre vie à l'aune de la résurrection. Puisque ressusciter se dit en hébreu : qoum et en grec : anastasis, expressions qui veulent dire : " se lever ", " se relever ".


Le souffle et la parole : les lettres du Nom divin

Qu'est-ce que la parole ? Le texte biblique nomme la révélation de façon tout à fait énigmatique : " Et tout le peuple assemblé voi-ent les voix " (Exode 20, 18). Cette vision paradoxale où l'on voit ce que normalement l'on entend, est dite au pluriel. L'expérience est collective et absolument singulière à la fois. L'Un n'englobe pas le réel comme une totalité. Il se dit dans les singularités. Comme chaque fois une nouveauté. Un singulier pluriel.
La vision des voix évoque la structure de l'écriture hébraïque où les voyelles ne sont pas des lettres. Les voyelles invisibles sont le souffle du texte par où il advient à la lecture et à l'écriture. La tradition a fixé un usage des voyelles dans la lecture liturgique. Mais d'autres lectures sont possibles, celles qui suscitent l'infinité des commentaires. Oralité, comme possibilité d'écrire de nouveaux textes.
Quelles sont ces voix ou ces voyelles ? Commentant la révélation du Nom divin à Moïse (Exode 3, 14-15), Elie Munk écrit : " Les lettres du Tétragramme, yod, hé et vav ainsi que la lettre aleph sont des consonnes vocaliques qui rendent possible la parole et servent de signes phonétiques à toutes les consonnes ; celles-ci ne peuvent être articulées sans qu'elles soient associées à l'une d'entre elles, puisque les voyelles leur sont subordonnées… En outre, ajoute Ibn Ezra, les quatre lettres aleph-hé-yod-hé et hé-vav-yod sont formées de sons aspirés et elles ne s'articulent que dans un souffle. Elles ne sont qu'une haleine et elles représentent ainsi le caractère immatériel des forces initiales qui furent à l'origine de la création et de l'existence. Ces noms nous mènent ainsi jusqu'aux sources mêmes de la vie ". Juda Halevi écrivait également : " Le sens caché de ce nom (le Nom Tétragramme) nous échappe ; quant aux lettres qui le composent, elles ont la propriété d'être vocaliques. Or ce sont les lettres vocaliques aleph, hé, vav et yod qui déterminent la prononciation de toutes les consonnes ; puisqu'on ne peut prononcer aucune consonne sans la présence des lettres vocaliques. "
Les auteurs cités disent que les voyelles qui rendent possible la prononciation des consonnes, c'est-à-dire de la parole articulée, sont la source de la vie. L'homme serait alors essentiellement défini par la parole. Une vie humaine ne serait pas biologique au sens animal ni spirituelle au sens de la contemplation muette. Mais une vie ancrée dans la parole. Une parole dans la chair. Un " souffle qui parle ".
Dirions-nous alors que les lettres du nom divin, les consonnes vocaliques, les voyelles qui adviennent dans le souffle, sont la suture de notre vie ? L'homme serait alors essentiellement défini par la parole, celle qui peut-être trouve son souffle dans la rouah, comme chez les prophètes. Rouah en attente, à l'aube de la création, lorsque l'esprit / rouah de Dieu planait sur la face des eaux. Promesse de la parole. Annonce de l'homme / Adam. Dialogue ininterrompu. Entretien infini, selon le titre d'un livre de Maurice Blanchot. Alliance de la parole entre Dieu et l'homme, fragile mais ancrée dans l'éternité.


Pensée, voix et parole selon le Zohar

Le grand livre de la mystique juive, paru dans les cercles de Castille au XIIIème siècle, autour de Rabbi Moïse de Léon, mais remontant à une très ancienne tradition, celle de Rabbi Siméon bar Yochaï dans la Judée occupée par les Romains, offre une fresque extraordinaire de la dimension de la parole chez l'homme, dans son lien à Dieu.
Dans une grande étude sur ce thème (Chemins de la cabale. Editions de l'Eclat, 2004), Charles Mopsik fait un parallèle entre Jean Scot Erigène, le philosophe irlandais du IXème siècle et le texte du Zohar : " Le processus par lequel notre intellect accède à la parole sert d'analogie au processus par lequel la pensée divine se manifeste dans tous les existants et " est " tous les existants, sans pour autant cesser de demeurer cachée. La diffusion de la pensée de Dieu ne s'effectue pas dans des créatures préalablement créées, mais donne existence à ces créatures en même temps qu'elle se donne existence à elle-même. " J.S. Erigène dit aussi : " Le Prophète a désigné sous le terme de parole, le Verbe du Père, qui court avec rapidité à travers tous les existants afin de les faire exister. "
L'auteur du Zohar enrichit de façon importante l'analogie entre le processus d' " existentiation " de Dieu et l'émergence de la parole. Son langage est celui de la cabale séphirotique ou théosophique selon laquelle dix numérations primordiales (vases de lumières) dessinent le psychisme divin et le corps humain, depuis la couronne (keter) jusqu'au royaume (malkhout). Le chemin de la parole trace un axe brisé depuis la grande voix inaudible en bina (cerveau gauche) vers la grande voix audible en tiferet (cœur) et enfin jusqu'à la parole en malkhout (les pieds ou le corps féminin ou la bouche). En haut, au-delà de la couronne se trouve la source infinie et muette, et la venue vers la parole - qui est notre vie comme la vie de Dieu - se fait dans l'éloignement de la source. Le processus physiologique et corporel qui est censé opérer la transformation graduelle d'une pensée en une parole audible et intelligible à travers son passage dans les organes de phonation sert de modèle pour décrire la procession de la Divinité et son ultime manifestation sous la forme de la parole.
Paradoxe de la parole : elle advient loin de la source initiale. Anti-gnosticisme radical. Car la gnose dans sa version extrême ne veut pas du monde qui serait l'œuvre du Satan ou du démiurge. Les religions monothéistes disent par contre que le monde qui se tient dans la parole est créé par Dieu.


Le silence dans la lumière de la parole

L'homme est un souffle qui parle. Dieu a créé le monde par sa parole. Il n'y a que les dictatures et les gnoses qui appellent au silence comme à un retour au tohu bohu.
Mais il y a un bon silence, celui qui est éclairé par la parole. Comme nous disons en français : " un silence éloquent ". Que nous apprennent la Bible et les textes de la tradition juive au sujet du silence positif ?
Nous lisons dans le livre des Proverbes : " L'homme raisonnable garde le silence " (11, 12) et dans les Lamentations de Jérémie : " Il est bon d'espérer en silence le salut du Seigneur " (3, 26). Le mot qui dit silence dans le verset des Proverbes est harash (mot qui dit aussi la surdité), et l'homme raisonnable est celui qui a de la bina, de l'intelligence, du discernement - ce lieu de la " grande voix inaudible " selon le Zohar, et qui est moins qu'un murmure, le lieu de l'émergence de la pensée dans son effort de rationalité. Comme on dit aussi en français : " tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de parler ".
Le texte de Jérémie dit ainsi son appel au silence : " L'Eternel est bon pour ceux qui mettent leur confiance en lui, pour l'âme qui le recherche. C'est une bonne chose d'attendre en silence le secours de l'Eternel ; une bonne chose aussi pour l'homme de porter le joug dès sa jeunesse ; de s'asseoir solitaire en se résignant silencieusement, lorsque Dieu le lui impose. Qu'il incline sa bouche vers la poussière : peut-être est-il quelque espoir. Qu'il présente sa joue à celui qui le frappe et se rassasie d'humiliation ; car le Seigneur ne délaisse pas à tout jamais… " et plus loin : " Examinons nos voies, scrutons-les et retournons à l'Eternel ".
Un verset du psaume 16 dit encore : " J'ai placé l'Eternel devant moi toujours "
Nous comprenons ces versets à la lumière du livre de Job. Etonnant livre sur la recherche d'un dialogue ouvrant à la résurrection. Job est mort, le récit inaugural est celui d'un deuil et d'une veillée funèbre durant sept jours et sept nuits, et ses amis se couvrent de silice (Jb 2, 11-13). Un dialogue difficile va se nouer entre eux, chacun essayant de lui expliquer pourquoi il en est arrivé là. Jusqu'à ce que Job se taise, et qu'il rencontre ou choisisse l'instance suprême du dialogue, Dieu sous son Nom Tétragrammatique : " Job répondit à l'Eternel et dit :… Je ne te connaissais que par ouï-dire ; mais maintenant je t'ai vu de mes propres yeux. C'est pourquoi je me rétracte et me repens… " (Job 42). Alors il ressuscite.
Le silence positif est souvent évoqué dans les textes de la tradition. Nous lisons dans le texte talmudique des Maximes de Pères (Editions Colbo, 1983) :
- " Schammaï disait : Fais de l'étude de la Loi ton occupation principale. Parle peu et agis beaucoup ; et accueille tout le monde avec affabilité. " (I, 15)
- Siméon fils de R. Gamaliel disait : " J'ai passé ma vie au milieu des sages, et je n'ai rien trouvé de plus salutaire que le silence. Ce n'est pas l'étude qui est l'essentiel, mais la pratique. Celui qui parle trop occasionne des péchés. " (I, 17)
Les Haggadoth du Talmud de Babylone (Editions Verdier, 1982) proposent souvent une vision positive du silence ou un composé de paroles et de silence qui pourrait se dire dans l'invitation à peu parler :
-Le Traité Berakhot invite à se taire devant son maître, à refreiner sa colère et son orgueil (p. 131)
- " On ne trouvait jamais R. Yohanan ben Zakaï assis en silence mais toujours étudiant la Torah " (Traité Berakhot, p. 395)
- " R. Juda du village de Guéboria (selon d'autres de Guibor-Haiyl) a fait le commentaire suivant : Que signifie A toi, Dieu, la louange silencieuse (Ps. 65, 2) ? Que le silence est un remède à tout " (Traité Meguilla, p. 534)
- " Si un homme a des raisons d'en vouloir à son prochain, et qu'il se taise (domen), Celui qui dure éternellement lui fera justice " (Traité Gitton, p.702)
- Juges et témoins ne doivent pas se taire. Parce qu'il est écrit : Ne craignez qui que ce soit (Deutéronome 1, 17). En effet ce n'est pas au nom d'un homme que l'on rend la justice, mais au nom de l'Eternel (Traité Sanhédrin, p.993)
- Pharaon envisagea la mise à mort des garçons israélites en Egypte devant trois conseillers : Bilaam, Job et Jethro. Bilaam qui eut l'idée de ce meurtre fut tué. Job qui garda le silence fut condamné à de grandes souffrances. Jethro prit la fuite et quitta l'Egypte, alors ses descendants siègeront dans la salle de pierre du Temple (Traité Sanhédrin, p.1148)
(nous voyons ici deux aspects contradictoires du silence : le mauvais silence de Job qui se tait devant Pharaon et la fuite de Jethro qui est une version bénéfique du silence)
- R. Ila dit que le monde ne continue d'exister que par celui qui sait se contenir dans une querelle, car il est écrit : " Il suspend la terre à la contention (Blima) "
R. Isaac a dit : " Que signifie En vérité (oumenam) silencieusement parlez de justice et jugez avec droiture les fils de l'homme (Ps 58, 2) ? Que peut être le but (oumenouth) de l'homme en ce monde ? Garder le silence. Mais on pourrait penser qu'il doit avoir la même attitude par rapport à la parole de la Torah, aussi le texte précise : Parlez de justice ; on pourrait penser aussi qu'il est permis de devenir arrogant, aussi le texte précise : Jugez avec droiture les fils de l'homme. " (Traité Houlin, p. 1285)
Nous voyons à propos de ces quelques citations talmudiques que l'on est appelé à garder le silence devant son maître ou encore pour refreiner la colère et l'orgueil, mais que l'étude de la Torah et la pratique de la justice sont des exigences de la parole.
Et pourtant le texte du Traité Houlin dit que le but de l'homme en ce monde est de garder le silence (1). Quel est ce silence ?


La louange silencieuse

" A toi, ô Dieu, la louange silencieuse " (Ps. 65, 2). Rachi explique à ce sujet qu'il faut louer Dieu sans exagération, puisque " multiplier Ses louanges contribue à réduire Sa gloire ". Nous avons déjà lu qu'il ne faut pas multiplier les paroles inutiles, mais ici il est question de restreindre les paroles adressées à Dieu comme si elle pouvaient devenir inutiles également. Pourquoi ? La gloire de Dieu n'est pas une expérience vécue dans le présent de la conscience. De nombreux textes d'Emmanuel Lévinas en témoignent (Autrement qu'être ou au-delà de l'essence. Le livre de poche, p.226). Au chapitre 33 de l'Exode, lorsque Moïse demande à voir la gloire, Dieu lui répond que nul ne peut voir Sa face. Commentant les versets bibliques, Lévinas écrit que la gloire de Dieu est l'autre face de la passivité du sujet exposé dans la responsabilité. Non-expérience d'un double visage où le sujet débusqué de tout " quant à soi " ne saurait que dire, comme Abraham : " Me voici ! ". Dire avant tout dit. Témoignage de la gloire. Il n'y a pas à multiplier la louange.
Le " Me voici ! ", qui se tient à la limite du silence, serait-il la louange silencieuse ?
L'autre explication proposée par Rachi est celle de Dieu qui, Lui-même, a gardé le silence lorsque les ennemis ont dévasté le Temple à Sion. Nous avons déjà vu qu'il faut rester silencieux et ne pas entrer dans une querelle. Car la colère est semblable à l'idolâtrie. La longanimité et la patience de Dieu sont un modèle pour les créatures. Mais cette patience ou ce silence ont marqué dans l'histoire de l'humanité le passage du monde antique au monde moderne. Epoque moderne inaugurée par l'humanisme grec sans Dieu. Temps où Dieu se tait. Les prophètes antiques étaient les interprètes de sa parole ; les talmidei hakhamim, les disciples des sages, seront les interprètes de Son silence.
Mais le Hineni (Me voici !) d'Abraham, dire antérieur au dit, et qui est le sceau de la créature, advient dans l'antiquité prophétique comme à l'époque moderne du silence de Dieu.
Quelles sont les expériences du silence que propose la Bible ?
La principale prière juive, la Amida ou prière des " Dix-huit bénédictions " est construite sur le modèle de l'attitude de Hanna, la future mère du prophète Samuel, lorsqu'elle priait sur le parvis du Temple pour avoir un enfant. Le Grand prêtre croyait qu'elle était ivre parce qu'elle murmurait des paroles. Et la prière juive, depuis Hanna, consiste à murmurer les paroles de telle façon que seul, celui ou celle qui les prononce, les entende. Ce silence n'est pas total ; c'est la parole qui est alors comme enveloppée de silence.
Le prophète Elie, alors qu'il fuyait la reine Jézabel qui voulait le faire périr, se réfugia dans une caverne de la " montagne de Dieu ", le Horeb (Sinaï). Il aurait voulu mourir. Mais une voix l'invita à se tenir sur la montagne pour attendre le Seigneur. Il y eut d'abord plusieurs phénomènes naturels effrayants, un vent intense et violent, une secousse, un feu, mais le Seigneur n'y était pas. Après cela Elie perçut " une voix de fin silence " (qol demama daqa). Le Seigneur lui parla et Elie repartit vers sa mission prophétique. Il n'y a pas ici de silence absolu ni de paroles vives et abruptes, mais des paroles habillées de silence. Ou plus exactement une voix d'abord, à la limite du silence, qui ouvre l'écoute du prophète à la parole divine (I Rois 19).
Mais la voix, ce sont aussi les voyelles de Son Nom, les voyelles du Nom divin Tétragrammatique. Dans la liturgie de la Amida, comme dans l'écoute d'Elie, il est question d'un niveau léger, murmuré de la voix. Comme si le halo de silence qui entourait la voix permettait l'écoute des paroles. Pourtant cette voix murmurée est aussi celle de la Révélation forte et puissante du Sinaï. Les commentaires disent que tous les peuples de la terre ont entendu la voix du Sinaï. Elle est aussi la grande et puissante voix que l'on entend au long des litanies du psaume 29 : " La voix de l'Eternel éclate avec force, la voix de l'Eternel, avec majesté. " Comment la grande voix entendue aux confins de la terre peut-elle se faire " voix de fin silence " ?
Le texte biblique donne des recommandations à l'égard des organes de phonation et d'écoute : les lèvres et les oreilles doivent être circoncises. De quoi s'agit-il ?
Nous connaissons la description chirurgicale de la circoncision sexuelle pour les hommes. Il s'agit d'une séparation de la peau et de la chair qui ouvre à l'expérience étonnante d'une vision de Dieu : après la circoncision, il est écrit que l'Eternel se montra à Abraham ; et Job dit encore : " Après que ma peau sera séparée de ma chair, je verrai Dieu " (Jb 19, 26). Or nous savons que nul ne peut voir Dieu et vivre (Exode 33, 21). La circoncision qui permet cette vision serait-elle l'expérience de la résurrection ?
La circoncision permet un développement de la sexualité selon un modèle de conscience et non selon la nature. C'est ce qu'avait bien compris l'hydre du XXème siècle, Hitler, qui refusait à la fois la circoncision et la conscience. Cette limitation ou orientation introduite par rapport à un épanchement naturel se trouve dans les trois autres circoncisions prescrites dans le texte biblique : le cœur ( Deutéronome 10, 16 et 30, 6), les lèvres (Exode 6, 12 et 6, 30) et les oreilles (Jérémie 6, 10). Puisque nous sommes des êtres ou des souffles de parole, il nous est recommandé de ne pas tout dire et de ne pas tout entendre (2). Nous avons rencontré déjà cette invitation à la modération des paroles, à la lecture de textes talmudiques.
Une autre modération est proposée comme circoncision des arbres : pendant trois ans, les fruits de l'arbres sont considérés comme incirconcis et ne peuvent être consommés (Lévitique 19, 23).
La révélation du Sinaï est dite de façon étonnante : " Et tout le peuple voi-ent les voix " (Exode 20, 18). Nouvelle approche du silence. Chaque personne du peuple, témoin de la révélation, voit ce qu'habituellement on entend. L'écoute s'est transformée en vision silencieuse. L'expérience redoutable est dite sous la forme d'un singulier pluriel : sujet singulier et verbe pluriel. Chacune, chacun voit les voix. La révélation collective est en même temps absolument singulière.
Mais qu'est-ce que " voir les voix " ? N'est-ce pas l'expérience même de l'écriture où nous sommes guidés en silence par des sonorités ? Et ces sonorités (voyelles) ne sont-elles pas les lettres de Son Nom, les lettres du Nom de Dieu ? Serait-ce cela la circoncision du cœur ?
Car le Nom Tétragrammatique s'écrit, mais ne se prononce pas (3).
La sonorité (silencieuse) de l'écrit - celle des consonnes vocaliques / voyelles qui composent le Nom divin - serait-elle l'expérience même de la révélation ? " Voir les voix " serait alors la mise en œuvre sonore du texte dans l'écriture. Voir les voix serait voir les lettres du Nom de Dieu imprononçable. Louange silencieuse. L'imprononçabilité de Son Nom est la place vide pour l'infinitisation du sens. La louange naît de cette imprononçabilité. C'est de cette dissociation entre l'écrit et l'oral que vient alors le commandement qui nous est donné de peu parler, d'étudier et de ne pas multiplier les louanges.


Le Nom divin (en conclusion)

Si le monde est entièrement la création de Dieu, si nous sommes en dehors des arcanes de la philosophie grecque qui prône l'éternité de la matière ou en dehors de la gnose qui attribue la création au démiurge, il reste cependant que le tohu bohu primitif, ébauche de la création, est en attente de la parole de Dieu qui appelle la lumière et qui fait sortir des ténèbres, non pas vers une lumière totale que l'on ne pourrait supporter, mais vers la capacité de nommer le jour et la nuit. La pratique juive s'est inscrite dans cette louange par laquelle nous avons à " réveiller l'aurore " (Psaumes 57, 9 et 108, 3).
Ouverture de la parole comme alliance avec Dieu. Parole habillée du silence de Son Nom imprononçable. Car la voix, depuis " l'œuvre du commencement " (maassé béréchit) fait tenir le monde, mais lorsqu'elle est modulée par la parole humaine, elle devient l'écriture silencieuse du Nom divin.
C'est du sein de ce silence que nous sommes invités à parler prudemment et modérément. Mais c'est également du sein de ce silence que naît la profusion des livres et des commentaires. La diaspora juive a instauré pour la modernité, l'histoire d'un peuple en exil qui choisit, autour du livre, une modalité universelle et singulière d'exister. Le livre n'est pas un objet de commémoration pieuse, il ne se referme pas sur l'identité muette de soi-même ou le retour à un passé mythologique. Insistance sur la lettre qui n'est pas l'enveloppe charnelle du sens pour en faire résonner de nouvelles lectures. L'exil se déploie en abolition des mythes et crée une socialité créative autour du livre. Le sens n'est pas dans une origine archaïque ou dans le ciel des idées, mais devant nous, dans les livres à venir. Prophétie.
Le Nom divin, composé de consonnes vocaliques, qui s'écrit mais qui ne se prononce pas, est la source de l'infinitisation du sens. Les Juifs, auraient-ils eu cette vocation, dans leur exil, de ramener les langues du monde à l'inconnaissable et l'infini du Nom divin ? Gershom Scholem cite la cabale juive pour qui le Nom de Dieu est à l'origine de tout langage. Ce Nom " dépasse le sens et le rend possible ", et " il en investit tout autre sans en être lui-même doté. Le verbe divin qui nous parle depuis la création et la révélation se reflète dans notre langage et peut être interprété à l'infini. Les rayons et les sons que nous captons ne sont peut-être pas tant des communications que des appels " (Le Nom et les symboles de Dieu dans la mystique juive)
Le Nom divin est la communication d'un incommunicable, écrit encore Scholem : " C'est la foi en un mystère que l'on peut entendre dans le langage. ". Louange silencieuse.

Monique Lise Cohen

Notes :


1. Si l'homme est invité à " garder " le silence, ce n'est certes pas au sens des ennemis " réduits au silence ". La notion de garde, dans la tradition juive, est la dimension du féminin. C'est la garde qui est silencieuse. Pourrait-on relire ainsi la question du silence des femmes dans l'Epître de Paul à Timothée ?(retour au texte)
2. " Pharaon m'écouterait-il, moi qui suis incirconcis des lèvres ? " (Ex. 6, 12)
" Me voici incirconcis des lèvres " (Ex. 6, 30)
" Et vous circoncirez votre cœur " (Deut. 10, 16
" Et l'Eternel ton Dieu circoncira ton cœur… " (Deut. 30, 6)
" Voici, leur oreille est incirconcise… " (Jer. 6, 10) (retour au texte)
3. Le Nom Tétragrammatique s'écrit, mais il ne se prononce pas. Il est remplacé par des
noms substituts. Lorsque l'on parle de lui, dans une étude par exemple, on dit HaChem,
c'est-à-dire Le Nom. Lorsqu'on le cite dans la prière ou dans la lecture d'un verset
biblique en entier, on dit Adonaï. C'est ce nom qui apparaît dans les traductions du
Tétragramme : Kurios, Dominus, Lord, Seigneur ou Eternel. (retour au texte)
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