Tout
homme a soif de puissance et de liberté. Mais aucun peut-être plus
que le moine. Et nul mieux que lui ne s'en abreuve, car la puissance n'est qu'en
Dieu, et la puissance, c'est la liberté. Telle est la puissance de
Dieu que sans elle on ne peut rien faire. Le moine le sait. Il n'accède
à l'infinie puissance que dans l'aveu de son impuissance. Il sait qu'il
doit connaître, reconnaître sans cesse son impuissance pour que fasse
en lui, par lui, de grandes choses celui qui est puissant. Telle est la puissance
de Dieu qu'en elle on peut tout faire. Cette puissance qui multiplie les pains
et marche sur les eaux, ressuscite les morts et guérit les malades, le
moine s'en nourrit, il se l'assimile. Par une union plus intime qu'aucune union
humaine, et plus réelle aussi, plus profonde, le moine se fond en celui
seul à qui toute puissance au ciel et sur la terre a été
donnée. * **Il ne faut pas que l'homme
en face de Dieu s'imagine qu'il est une puissance devant une plus grande puissance
et que telle est sa liberté. On parle souvent de son dialogue avec Dieu,
mais la seule parole qui parvienne jusqu'à Dieu de la part de l'homme est
parole du Christ.
La seule grandeur humaine est dans le Christ. Sans
lui, l'impuissance de l'homme est absolue.
Ainsi toute prétention
de l'homme à une puissance et à une liberté propres, indépendantes
de Dieu, constitue un obstacle, une résistance à l'envahissement
de puissance et de liberté que l'amour du Créateur se propose sans
cesse de verser dans sa créature.
L'homme se referme souvent sur
lui-même, devient son propre esclave et le produit stérile de son
néant solitaire, au lieu de s'ouvrir - comme font les saints dans l'aveu
et la volonté de leur dépendance totale de Dieu - au partage de
l'infinie liberté et indépendance divines. Le moine entend l'ardent
désir de son Père des cieux : "Mon enfant, sois libre, partage
ma puissance".
L'obéissance est le moyen, la clef de
ce partage. Elle établit le moine dans la vérité concrète
de sa soumission et dépendance parfaite de Dieu. Elle ente le moine sur
le Christ, le fait authentique sarment de la Vigne. En elle seule, la vie du moine
porte des fruits et, mieux il obéit, plus il est l'instrument fécond
de la puissance même de Dieu.
Car la grande lumière
qui conduit le moine est l'obéissance du Fils de Dieu. Il contemple l'uvre
puissante entre toutes, celle du salut, dans la condition impuissante entre toutes,
celle de la Croix. Il décèle la grandeur dans l'abaissement, la
fécondité dans le sacrifice, la vie dans la mort, la puissance dans
l'extrême abandon. Il découvre le principe de sa propre vie dans
les paradoxes de l'Incarnation.
Le moine puise ainsi son amour de
l'obéissance dans sa passion pour la liberté. Il répète
à son compte le mot du Maître : " C'est pour cela que mon Père
m'aime: parce que je donne ma vie et que je peux la reprendre. Personne ne me
la ravit, mais je la donne de moi-même" (Jn 10. 17-18),
L'obéissance
est liberté. |
Tout homme choisit
son maître. L'obéissance est dans sa condition. Et selon que le maître
élu est le péché ou le bien du Christ, l'obéissance
est servitude ou libération.
Mais l'homme ne
subit-il pas dans sa nature comme une part irrémédiable du péché
? Le Fils de Dieu n'a rien laissé sans remède. Il a pris notre
condition pour en changer le sens. Il s'est soumis à la conséquence
même du péché - le travail, la souffrance, la mort - pour
la tourner en lui à la gloire du Père.
Dans
le Christ, toute la nature s'est convertie, s'est libérée, s'est
glorifiée. Le secret de ce retour au Père est l'Obéissance
du Fils. Le partage de ce secret est la grâce de saint Benoît.
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