Saint
Benoît a treize chapitres sur l'Office, aucun sur l'oraison. Mais la règle
entière stimule le moine à l'exercice incessant de la présence
divine.
La liturgie ne tient pas plus lieu d'oraison que l'oraison
ne remplace la liturgie. La liturgie est le moyen privilégié du
don de Dieu et du don de nous-mêmes, le lieu de la rencontre. Mais l'oraison
prépare ce don mutuel ou le prolonge, en donnant à l'âme le
temps et la liberté pour connaître, comme à loisir, qui l'on
reçoit, ce qu'on donne et à qui l'on donne.
Une liturgie
vécue appelle donc l'oraison en avant comme en arrière, et une oraison
régulière.
Faire oraison, c'est entrer dans le monde intérieur
et invisible des réalités de la foi. Et la première affirmation
de la foi, c'est la réalité même de ce monde invisible. Le
visible n'est que l'écorce, l'oraison pénètre jusqu'au cur
: elle fore dans l'épaisseur, elle fouille dans le mystère, elle
avance à tâtons vers la plus vive conscience de la Présence
divine.
Cette présence, c'est la grande réalité.
L'oraison a pour but de nous situer par rapport à elle et à l'intérieur
d'elle, de nous faire prendre exactement dans son champ notre place particulière.
Il s'agit de passer de la périphérie bornée de ce monde à
celui, central et infini, du surnaturel, de quitter le sommeil de notre âme
ou son agitation dans la dispersion pour son éveil le plus aigu et le plus
pacifiant dans la plus totale lumière.
Et cette présence
du Seigneur n'est pas moins personnelle que la nôtre. Quand nous nous disposons
à l'affronter, c'est pour la rencontre toute spéciale de notre personne
avec la sienne. et cela jusqu'à la fusion. " Etre en sa présence
", signifie précisément qu'on s'enfonce et qu'on demeure effectivement
en elle. Chaque brebis a son nom propre devant le Pasteur. L'oraison
est ce moment où l'âme s'entend appelée, elle, de son Seigneur,
et s'écoute aimée de lui, pour elle-même, d'une manière
absolument originale et supérieure. En réponse, chaque brebis dans
l'oraison appelle son Pasteur à sa façon unique et personnelle,
au point que le nom divin dans notre bouche ait pour Notre Seigneur une valeur,
un cachet très particuliers.
L'oraison est cet échange d'appels
où chacun verse, cristallise, condense dans le nom de " l'autre"
toute la complaisance de son être profond. Ainsi non seulement le Seigneur
présent l'est en personne, comme en soi-même, mais il l'est pour
nous-mêmes, avec le regard et la force d'un amour chaque fois unique, selon
chacun et selon le moment. La rencontre de l'oraison est toujours nouvelle comme
le contact de deux spontanéités, deux libertés, deux amours
bien vivants, c'est-à-dire neufs chaque fois comme au premier jour. Encore
faut-il que notre amour dans l'oraison soit authentique. Le désir de savourer
pour soi le Seigneur est à exclure comme mauvaise soif. L'égocentrisme
peut jusque-là nous inciter à refermer les bras sur notre bien.
Le crucifié aux bras fixés dans l'ouverture est le symbole de l'amour
vrai.
L'amour vrai ne se complaît pas dans la possession, mais dans
le don. Il s'agit moins de mettre Dieu de notre côté que de nous
jeter nous-mêmes de son côté, de passer sans cesse de la complaisance
en soi-même à la complaisance même de notre Père, de
se donner jusqu'à se perdre - autant que possible - dans le Toi divin.
La joie naît de ce don sans retour, tandis que le retour sur soi n'est que
plaisir et perd l'amour.
Dans l'oraison comme dans la liturgie, le Seigneur
se donne à nous en nourriture, mais c'est lui encore et par le fait même
qui nous y absorbe. L'oraison est une communion spirituelle.
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