Le cloître n'est ni un paradis ni une jungle. Saint Benoît qui
connaît l'homme sait très bien que le moine n'est, non plus que les
autres, ange ni bête. Il sait que le cur de tout homme est facilement
vulnérable et pusillanime, que son amour est délicat et susceptible,
à la merci quelquefois d'un simple mot malheureux du prochain, d'une rebuffade
ou d'une passagère humeur. Celui-là qui ferme alors son cur
se venge. Il ne pardonne pas. Il rend le mal pour le mal. Chaque homme
est pour son frère un bourreau, mais aussi son bienfaiteur, ou une victime.
mais aussi son obligé. Nous sommes injustes si, dans le moment où
nous adviennent un désagrément, une contrariété, voire
une hostilité de la part de notre prochain, nous refusons de nous souvenir
alors de tous ses bienfaits. C'est justice aussi de se rendre compte que la
blessure qui nous est faite est bien plus souvent maladresse que malveillance.
Et c'est justice encore de reconnaître tout le bien qu'il nous appartient
de retirer de toute épreuve.
Dans la liberté de notre cur,
il dépend toujours de nous en définitive que le prochain nous ait
fait réellement du bien ou du mal.Le pécheur qui se connaît
considère que la justice à son égard est de subir toute injustice
dans le sillage de son Seigneur, et cela d'autant plus que le Seigneur, lui, étant
juste, a enduré toute injustice à notre place. L'injustice est,
en ce sens, le partage naturel et équitable de tout pécheur sur
cette terre. Ou plutôt le pécheur lucide saura toujours voir dans
l'injustice subie et au-delà d'elle sa plus essentielle et réelle
valeur de justice profonde. C'est en luttant d'abord en lui contre le péché
qu'il sait combattre à leur source et plus que personne toutes les injustices
de ce monde.
La grâce insigne de celui-là seul qui ne
reçoit rien finalement comme indû et injuste, mais accepte tout avec
le Christ comme dû et justice, c'est la paix du cur.
Les
offenses d'autrui placent toute âme au carrefour principal de la sainteté.
L'offensé voit s'ouvrir devant lui à la fois le chemin trop humain
de la rancune amère et le chemin divin du doux pardon.
Mais l'enjeu
du pardon d'autrui est notre propre pardon. Nous savons que, si nous refusons
d'user avec le prochain de la mesure même de Dieu, il sera usé avec
nous par Dieu de notre propre mesure (Mt 18, 35 ; Lc 6, 38). Le moine sait
qu'en refusant de pardonner il refuse d'être pardonné, en refusant
d'aimer il refuse d'être aimé. Qui rend le mal pour le mal se
fait à soi-même le plus grand mal.
|