A
l'école du service du Seigneur, la pénitence s'apprend. A
l'école du monde, elle constitue un scandale, une aberration, une folie.
La pénitence insulte à l'esprit du monde. Pour le moins entend-on
souvent : le Bon Dieu n'en demande pas tant ! Il ne demande même rien
en vérité, mais se contente de donner. En ce sens il n'exige
rien : il ne contraint jamais la liberté. Mais son amour l'appelle tout
entière. Le moine entend l'appel et imite Dieu. Il ne demande
rien sinon de n'avoir rien. Le moine n'est le mendiant de rien du tout, pas même
de Dieu. Dieu, il l'a. Il sait qu'il l'a. Il n'oublie pas que Dieu s'est donné
et se donne à lui sans discontinuer. Il tente sans relâche l'inventaire
de tout ce qu'il a, l'inventaire impossible, jamais fini, de Dieu, qui est son
bien, l'unique bien, la richesse totale. Le moine est un riche, non
un pauvre. Son souci n'est pas d'avoir, mais de donner. Encore qu'il ne se
fasse pas illusion : on ne peut rien donner à Dieu. Dieu est inaugmentable,
seul suffisant à lui-même, et ne peut donc rien recevoir. Le
moine découvre que sa prière, sa pénitence, vont moins à
Dieu qu'à lui, qu'elles le disposent dans l'orbite de Dieu, dans le courant
de sa grâce. Il découvre que tout dans la puissance de l'amour divin
est de telle façon disposé qu'en aucune occasion il puisse être
le donateur et Dieu le donataire. Le moine sait qu'il reçoit tout, absolument
tout, et que pourtant rien, absolument rien, ne lui est dû. Il se sait l'obligé
infini de Dieu, condamné à la gratitude, forcé à l'aimer
dans la plus humble des confusions. Il se veut un merci vivant. La pénitence
est la monnaie de ce merci. Elle est la voie toujours ouverte où ce
merci peut s'exprimer, s'approfondir, se vivre. Elle est le champ sans limite
où notre pauvre cur se mesure à l'amour divin. Pour celui
qu'a séduit, fasciné le visage saint et meurtri du Maître,
la pénitence est un besoin, une nécessité. Il n'est pour
lui que de fixer le crucifix : ce regard est une exigence et cette exigence une
soif. Car il ne se sent jamais aussi ressemblant, mieux configuré, plus
intimement uni à son Christ Jésus que dans la pénitence.
La voie sacrificielle est la seule qui mène à Dieu, puisqu'elle
est celle du Christ.
Mais la pénitence n'est que la voie et non
le but. On ne la poursuit pas pour elle-même : le dolorisme n'est pas
chrétien. Elle inscrit seulement dans la vie concrète un signe de
la croix. Elle est le " signe de la croix" continué, la réponse
obligée de tout l'être au signe de la main. Elle est ce signe
en acte, en acte volontaire. Elle est ce signe en vie. Le devoir peut s'imposer
de se priver de pénitence. Le signe de la croix sera alors de n'en point
faire. La pénitence est un esprit. Et cet esprit de pénitence
est l'appétit des croix. " Qui nous séparera de l'amour
du Christ ? " (Rm 8,35). Est-ce le froid de l'hiver ou la chaleur de l'été
ou la pauvreté ou la chasteté ou l'obéissance ? Au contraire,
s'écrie l'Apôtre, c'est justement pour cet amour que nous embrassons
tout le long du jour la pénitence (Rm 8,36).
La pénitence
est charité. Ou bien elle durcit le cur, l'assèche, le livre
à l'orgueil, et manque ainsi sa fin.
A l'école du service
du Seigneur, c'est l'amour qui s'apprend.
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