La
rédemption nous sollicite. Sommes-nous donc justifiés à
ne pas aimer la souffrance? A la recevoir comme un désordre, une anomalie,
un obstacle intolérable sur notre route? A garder au fond de nous le goût
de la santé toute pure, intègre, le goût de l'ordre, l'ordre
de la facilité, l'ordre du sans à-coups, du tout-va-bien, l'ordre
d'avant la chute de nos premiers parents ? Ou bien ne devrait-il compter à
nos yeux que l'ordre de la croix ? Si la croix est le nom chrétien
de la souffrance, ce n'est pas une fantaisie verbale, une simple métaphore.
La souffrance pure et simple ne devrait plus exister chez les hommes depuis le
Christ. Seule devrait exister la croix, qui n'est pas synonyme de souffrance mais
de " souffrance qui sauve ", souffrance utile, souffrance qui plante
en définitive tout le destin de l'homme, son bonheur éternel. "La
souffrance est le fil dont l'étoffe de la joie est tissée."
(Henri de Lubac) Ce n'est vrai qu'à la lumière de la croix.
Dire que les saints aiment la souffrance peut paraître héroïque
et exaltant. Mais ce n'est pas exact. Les saints nous ressemblent. Ils sont humains.
Ils n'ont de goût que pour la joie. comme et plus que nous-mêmes.
A proprement parler, ce n'est donc pas la souffrance qu'ils aiment, mais la croix.
Ils aiment ce qui sauve et non ce qui altère, entame, tue. Ils aiment ce
qui, plein de promesses, invite l'homme à son dilatement suprême
dans l'amour. et non ce qui l'ampute irrémédiablement de quelque
valeur.
Cela qui attaque et détruit l'homme, les saints le
connaissent mais le détestent. Et c'est le péché. Le péché
engendre la souffrance. La croix sauve du péché. Merveilleux retournement
des valeurs, du mal en bien, qu'a opéré le Christ. Tout le sens
du Christ est à chercher dans cette métamorphose prodigieuse. Engagé
dans ce sillage corps et. âme, le moine ne doit plus répugner à
recevoir la contrariété, le sacrifice, l'impuissance pour ce qu'ils
sont, la vraie puissance, rédemptrice. Où s'opère
cette conversion de la souffrance en croix, en sacrifice fécond ? Chaque
jour, comme au calvaire, sur nos autels. La messe n'est pas un acte de la journée
parmi tant d'autres. Ce n'est même pas assez dire qu'elle est le premier
de ces actes, le plus noble ou le plus important. Elle est le maître acte,
l'acte des actes, sans lequel tous les autres n'ont aucun sens. La vie d'un homme
qui n'aurait jamais été offerte sur la patène avec le Christ
serait une vie jnutile, sans valeur, sans signification. Mais il faudrait que
cette vie fût toute péché pour échapper à l'offrande
universelle de la création. Toute la vie du monde est la matière
du sacrifice dans le Christ. Rien n'y échappe que le péché.
Tout est messe sauf lui. Rien n'a de sens que par la messe. Hors de la messe point
de valeur. Les hommes découvriront la messe ou ils ignoreront ce qu'est
leur vie. Et les chrétiens ne le seront vraiment que dans la mesure où
ils accorderont davantage toute leur vie et le monde entier au plan de la messe.
Le secret et le progrès de la foi sont tout entiers dans cette conscience
de la messe assumant tout et signifiant tout.
Sur nos autels, le Rédempteur
appelle toute la souffrance du monde pour en faire la croix, sa croix, son sacrifice,
c'est-à-dire le salut de ce monde. Devenant croix et sacrifice, la souffrance
devient le bien de ce monde, sa chance unique et merveilleuse. Elle est matière
de messe, on pourrait dire matière de Christ. 'Telle est son excellence.
Maurice Blondel a écrit: " Dans le recueillement
de la spéculation, la vie paraît souvent s'arranger d'elle-même.
Mais en face d'une douleur réelle, point de belles théories qui
ne semblent vaines ou absurdes ... Les systèmes sonnent creux, les pensées
restent inefficaces ".
C'est vrai. Mais de toutes les réponses
que l'homme ait jamais données à la souffrance,la messe n'est pas
une théorie, un système. Elle est la réponse vivante
de l'Homme-Dieu.
La rédemption est notre vie.
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