Le silence
Quelle est la place du silence dans la vie monastique sous la Règle
de saint Benoît ? St Benoît a vécu, pense-t-on, au 6e siècle
alors que le monachisme chrétien existait depuis quelques trois siècles
dans les régions touchées par l'évangile. Au chapitre 73
de sa Règle, St Benoît renvoie " celui qui aspire à la
vie parfaite " d'abord " à la parole d'autorité divine
dans l'Ancien et le Nouveau Testament... règle très sûre pour
la conduite de notre vie " et ensuite aux écrits des pères
monastiques. Il a bénéficié de la maturation spirituelle
et chrétienne opérée depuis Antoine d'Egypte et les moines
du désert, les grands témoins du monachisme palestinien, cappadocien,
sans oublier le monachisme de la Gaule. En fait, le silence, avant d'être
un thème spirituel, est un phénomène humain. La vie monastique
chrétienne a subi une double influence : celle de La sagesse païenne
qui avait déjà exploré la nécessité et la grandeur
du silence, et surtout celle de la sagesse biblique qui nourrissait et orientait
leur vie monastique. Il est donc indispensable d'éclairer la pratique du
silence monastique par l'enseignement de la Bible. Ce soir, en cette introduction,
je m'arrêterai brièvement sur la Bible, livre du dialogue entre Dieu
et les hommes. Le Dieu de la Bible est un Dieu qui parle pour créer le
monde, appeler l'homme, commenter son oeuvre et son projet de salut dans l'histoire.
Il prend la parole et en même temps il suscite la parole de l'homme. Chaque
page de la Bible, à travers les prophètes, les sages et les psaumes
retentit à la fois d'appels et de réponses, d'encouragements et
de plaintes, de reproches et d'aveux, de mots d'amour et de sanglots. Dieu donne
sa parole et reçoit celle de l'homme : ainsi commence et se vit l'Alliance
qui est la rencontre de deux regards et l'échange de deux paroles.
1ère
partie : La Bible invite l'homme à un silence d'écoute devant Dieu.
Le petit Samuel éduqué par le prêtre du
Temple de Silo apprend ainsi à répondre à l'appel de Dieu
: " Parle Seigneur, ton serviteur écoute. " (I Samuel 3,10) Salomon
à la proposition de Dieu : " Demande ce que tu veux " répond
: " Donne-moi un coeur qui écoute " (1 Rois 3,9). A
des moments privilégiés du risque de la foi, le croyant retrouve
le silence qui écoute et adore qu'Israël a connu à tous les
grands moments de l'Alliance : Le prophète Elie perçoit Dieu
non dans le bruit de l'ouragan mais quand cesse le grand bruit, il entend "
un bruit de fin silence ", et alors Dieu parle (I Rois 19,11-12). Le
Deutéronome 27,9 : " Fais silence et écoute, Israël. Aujourd'hui
tu es devenu un peuple pour le Seigneur ton Dieu. Tu écouteras la voix
du Seigneur ton Dieu et tu mettras en pratique les commandements et les lois que
je te prescris aujourd'hui. " Le livre des lamentations conseillera
" Il est bon d'attendre en silence le salut du Seigneur " (Lam 3,26-29)
; et aussi Soph 1,7 : " Silence devant le Seigneur Dieu car le jour du
Seigneur est proche ". Ici, c'est le silence du croyant accablé
par la ruine de son peuple mais fort dans la foi et la confiance que Dieu ne rejette
pas pour toujours son peuple qui traversera l'épreuve en communion avec
son Dieu. Les psalmistes se tiennent en silence devant Dieu parce qu'ils
ont reconnu Dieu présent et agissant en leur faveur au coeur de l'histoire
: (les citations sont selon la numérotation et la traduction liturgiques)
; c'est alors un silence de confiance et d'abandon filial.
Ps 37,7 : "
Repose toi sur le Seigneur et compte sur lui. Ne t'indigne pas devant celui qui
réussit, devant l'homme qui use d'intrigues. Laisse ta colère, calme
ta fièvre, il n'en viendrait que du mal...qui espère le Seigneur
possédera la terre. " 45,11 : " arrêtez ! Sachez
que je suis Dieu, je domine les nations, je domine la terre. " D'où
le silence de louange et d'action de grâce : Ps 131,2 : " Je tiens
mon âme égale et silencieuse... " Nous lisons habituellement
le premier verset du Psaume 64 : " La louange te convient, ô Dieu ".
Cette traduction suit la version grecque, mais l'hébreu lit dans la plupart
des Bibles : " Le silence est louange pour toi, ô Dieu. " Quand
cessent les paroles et les pensées, Dieu est loué dans l'étonnement
silencieux et l'admiration. 2°) Les livres et les psaumes
sapientiaux recommandent un silence de prudence et de retenue : Proverbe
10,19 " Abondance de paroles ne va pas sans faute. Qui retient ses lèvres
est prudent. " (Citation reprise par la Règle de st Benoît au
ch.6 de la retenue dans les paroles) Proverbe 11,12 " Qui méprise
son prochain est insensé ; l'homme avisé se tait. 17,27
" Qui retient ses paroles possède le savoir. " 18,21
"Mort et vie sont au pouvoir de la langue " (cité par RB au ch.6)
Quohélet 3,7 : " Un temps pour se taire, un temps pour parler
" 5,1.6 : " Ne te presse pas de parler et ne te décide
pas vite à t'engager devant Dieu ; car Dieu est au ciel, et toi sur la
terre. Donc sois sobre de discours...trop de paroles, poursuite du vent. "
Siracide 20,1.5-7 " Il y a un silence qui dénote l'homme sensé...
Tel se tait et passe pour sage, (...) Tel se tait parce qu'il ne sait que
répondre, Tel autre se tait qui attend son heure. Le sage sait
se taire jusqu'au bon moment, mais le bavard et l'insensé manquent
l'occasion. Job 13,5 (à ses amis) " Qui donc vous apprendra
le silence, la seule sagesse qui vous convienne. "
3°)
dans le NT, - nous trouvons presque essentiellement l'exemple du Christ
qui " se retire au désert " avant de commence son ministère
public (Mt 4,11 et parallèles en Mc et Lc) ou qui, " le matin,
bien avant le jour, sortait, s'en allait dans un lieu solitaire et là il
priait " (Mc 1,35)
- une parole dans sermon sur la montagne : "
Quand tu veux prier, ferme ta porte, retire toi dans le secret de ta chambre "
mais cette phrase est à interpréter dans son contexte : faire l'aumône,
prier et jeûner sous le regard du (le) Père des cieux qui voit dans
le secret. " - peu ou pas d'analyse des bienfaits et des ambiguïtés
du silence sauf dans la lettre de Jacques 3,2-12 :
Mes frères,
ne croyez pas avoir tous la mission d'enseigner : vous le savez bien, nous qui
enseignons, nous serons jugés plus sévèrement. 02 Car nous
commettons tous beaucoup de fautes. Si quelqu'un ne commet pas de fautes en paroles,
c'est un homme parfait, capable de mettre un frein à tous les instincts
de son corps. 03 En mettant un frein dans la bouche des chevaux pour qu'ils nous
obéissent, nous dirigeons tout leur corps. 04 Voyez aussi les navires :
quelles que soient leur taille et la force des vents qui les poussent, ils sont
dirigés par un tout petit gouvernail au gré de celui qui tient la
barre. 05 De même notre langue, qui est une si petite partie de notre corps
: elle peut se vanter de faire de grandes choses. Voyez encore : une toute petite
flamme peut mettre le feu à une grande forêt. 06 La langue aussi
est un feu, elle est le monde de la méchanceté ; cette langue est
une partie de nous-mêmes, et c'est elle qui contamine le corps tout entier,
elle met le feu à toute notre existence, un feu qu'elle tient de l'enfer.
07 Les humains sont arrivés à dompter et à domestiquer toutes
les espèces de bêtes et d'oiseaux, de reptiles et de poissons ; 08
mais la langue, aucun homme n'est arrivé à la dompter, vraie peste,
toujours en mouvement, remplie d'un venin mortel. 09 Elle nous sert à bénir
le Seigneur notre Père, elle nous sert aussi à maudire les hommes,
eux qui ont été créés à l'image de Dieu. 10
Bénédiction et malédiction sortent de la même bouche.
Mes frères, il ne doit pas en être ainsi. 11 Une source donne-t-elle
par le même orifice de l'eau amère et de l'eau douce ?
2ème
partie : Le silence dans la vie monastique Il est indéniable
que dès les origines du monachisme chrétien, la pratique du silence
fut largement adoptée par les moines. Cependant là, comme en d'autres
pratiques qui relèvent du phénomène humain universel, les
moines ont affirmé que le silence vaut ce que valent ses motifs. Le moine
vit sa recherche spirituelle dans la condition humaine. Dès lors comme
en tout humain, son silence peut-être silence d'écoute et de concentration
mais aussi silence de paresse, d'apathie ; il y a des silences pesants, de mépris
ou de dépit mais aussi des silences de modestie, de respect. Il y a encore
des silences de lâcheté, de fausseté, d'orgueil mais aussi
des silences de courage, de force, voire des silences héroïques.
Les moines se veulent avant tout des chercheurs de Dieu à l'écoute
de sa parole : ils tendent à être disciples du Christ et de son évangile
où tout doit être orienté vers l'amour de Dieu et du prochain.
Le silence en soi n'a pas de valeur mais il est subordonné à la
charité. Les moines du désert d'Egypte, de Palestine ont
consigné leur expérience spirituelle dans les " apophtegmes
" qui sont des sentences, des pensées. L'apophtegme d' Abba Arsène
pose en quelque sorte les fondements humains de la voie monastique : Arsène,
ou mieux: abba Arsène - c'est-à-dire père Arsène -
est l'un de ces solitaires. Né à Rome vers l'an 350, il fut ordonné
diacre par le pape d'alors, du nom de Damase, mais passa toutes sa jeunesse à
Constantinople, à la cour de l'empereur. Ce furent pour lui des années
légères et dissipées. Mais vers l'âge de quarante ans,
il quitta sa ville et s'établit dans le désert égyptien.
Dans cet espace aride et ardent, entre le ciel et le sable, il mena durant plus
d'un demi-siècle, et jusqu'à sa mort, une vie d'une extrême
austérité) " Un jour, Arsène pria en ces termes:
" Seigneur, conduis-moi sur le chemin du salut! " Il cherchait à
comprendre comment se comporter pour être considéré juste
aux yeux de Dieu et trouver la paix en lui-même. Il entendit alors une voix
lui répondre: " Arsène, fuis, tais-toi et garde le recueillement.
" " Fuis " tout ce qui fait obstacle à la relation avec
le Seigneur. Fuis vers le coeur où le Seigneur nous attend. "
Tais-toi " : en allant du silence des lèvres au silence du coeur.
" Garde le recueillement " : attitude de l'écoute et de la rencontre
avec le Seigneur. Le silence monastique consistait surtout dans l'usage
modéré de la parole, indispensable à qui veut acquérir
la pureté du coeur et la perfection religieuse. La plupart des maîtres
spirituels recommandent ses avantages, toujours sous le grand principe de discernement
déjà énoncé plus haut : le silence vaut ce que valent
ses motifs. Abba Poemen dont le discernement était fort connu
a laissé quelques maximes pleines de sagesse : " A un frère
qui lui demandait ce qui valait le mieux du silence ou de la parole, il fit cette
réponse : "Celui qui parle pour l'amour de Dieu et du prochain fait
bien ; celui qui se tait pour l'amour de Dieu et du prochain fait aussi bien "."
Un homme peut garder le silence extérieurement et au fond du coeur condamner
son prochain ; autant vaudrait parler tout le jour. Il en est qui parlent du matin
au soir et cependant ne violent pas la loi du silence ; c'est qu'ils ne prononcent
pas une parole sans motif. " La
Règle de saint Benoît
Il est à remarquer que
le premier mot de la RB est " Ausculta "= " écoute ".
St Benoît n'enjoint pas d'emblée de se taire, de faire silence mais
d'écouter. Le silence de l'écoute est l'attitude fondamentale du
moine. La cause du silence monastique n'est pas la pénitence et si le silence
est un exercice d'ascèse, il est au service de l'écoute. C'est l'écoute
de Dieu, de sa parole qui exige, nourrit et sauvegarde le silence. Le silence
crée et préserve un climat favorable à la prière.
Il doit être habité par le dialogue avec le Seigneur, orienté
vers la communion avec Dieu. Je relèverai en ce sens quelques passages
de la RB. qui régule l'usage de la parole selon des temps et des lieux
bien spécifiques : l'importance du silence à la sortie des
Offices liturgiques (Ch.52) l'importance particulière du silence de
la nuit (ch.42), le silence à l'égard des hôtes. (ch.53)
le silence au réfectoire. (ch.35) le silence durant les heures de lectio
divina tout le chapitre 6 concerne " la retenue dans les paroles "
il est introduit par trois citations bibliques sur le pouvoir redoutable de la
langue d'où discernement et maîtrise de la parole. " Faisons
ce que dit le Prophète : J'ai mis un frein à ma bouche. J'ai gardé
le silence. Je me suis fait petit et je n'ai même pas parlé de choses
bonnes " (Psaume 38, 2-3) 2 Voici ce que le Prophète veut montrer.
Quelquefois nous devons éviter de parler, même pour dire des choses
bonnes. Et cela, par amour du silence. Alors, nous devons encore plus éviter
les paroles mauvaises, à cause de la punition que le péché
entraîne. 3 Savoir garder le silence est très important. C'est pourquoi,
même pour dire des paroles qui sont bonnes, des paroles saintes qui aident
les autres, les disciples parfaits recevront rarement la permission de parler.4
En effet, la Bible dit : Tu n'éviteras pas le péché en parlant
beaucoup " (Proverbes 10, 19).5 Et ailleurs : " La mort et la vie sont
au pouvoir de la langue " (Pr 18, 21).6 D'ailleurs, c'est le maître
qui parle et qui enseigne. Le disciple, lui, se tait et il écoute. Voilà
ce qui convient à l'un et à l'autre.7 C'est pourquoi, quand on a
quelque chose à demander au supérieur, on doit le faire avec humilité
et grand respect. 8 Les plaisanteries, les paroles inutiles et qu'on dit seulement
pour faire rire les autres, nous les condamnons partout et pour toujours ! Et
nous ne permettons pas au disciple d'ouvrir la bouche pour ces paroles-là
! Les 9, 10, et 11 degré d'humilité 56 Le neuvième
échelon de l'humilité pour un moine, c'est d'interdire à
sa langue de parler, c'est de garder le silence et de se taire jusqu'à
ce qu'on l'interroge.57 En effet, la Bible enseigne ceci : " Quand on parle
beaucoup, on n'évite pas le péché " (Proverbes 10, 19).58
Et : " Le bavard ne sait pas se conduire sur cette terre " (Ps 139,
12). 59 Le dixième échelon de l'humilité pour un moine,
c'est de ne pas rire trop facilement et pour n'importe quoi. En effet, la Bible
dit : " C'est l'homme stupide qui éclate de rire " (Siracide
21, 23). 60 Le onzième échelon de l'humilité pour un
moine, c'est de parler doucement et sans rire, humblement, avec sérieux,
en peu de mots, avec des paroles de bon sens. Il ne criera jamais. 61 Quelqu'un
a dit : " On reconnaît un homme sage au peu de paroles qu'il dit. "
Saint Benoît réprouve avant tout les paroles inutiles, qui ne portent
qu'à rire, de " divertissement " au sens pascalien du mot. St
B. aurait approuvé le célèbre passage des Pensées
de Pascal. Non seulement les paroles mais aussi les pensées qui nous détournent
de nous-même, nous décentrent de la recherche de l'unité intérieure,
et qui sont une fuite hors de nous-même. Faut-il souligner que le silence
matériel, celui des lèvres, du monastère, de la nature serait
inutile si le moine ne combattait pas dans son coeur le tumulte des passions qui
l'agitent ; s'il ne pourchasse pas à l'intime de lui-même son propre
vacarme. Ici je citerai M.Zundel qui a si bien compris le combat spirituel du
moine : " Tout le bruit que nous faisons avec nous-même, toutes nos
revendications, tous nos ressentiments, enfin tout ce qui émane de ce moi
charnel et possessif, s'oppose radicalement au règne de Dieu...on ne peut
vraiment parler de Dieu qu'en devenant soi-même une vivante parole de Dieu
et tout cela s'accomplit au coeur du silence ". Le silence a aussi
un autre rôle dans la RB (ch. 6) : celui d'aider à sauvegarder la
charité fraternelle Dans la vie en communauté, le silence doit
être conjugué avec la parole " bonne " juste, vraie et
constructive pour la personne et la Communauté. On peut dire que les passages
de la Règle où St B. nous enseigne à parler, à bien
parler sont beaucoup plus nombreux que ceux où il nous parle du silence
: les relations avec les frères et notamment le cellerier-économe
: ch.31 " que raisonnablement et avec humilité, il refuse bien à
qui demande mal à propos ". au 10e ° d'h il exclut la parole
bruyante accompagnée d'éclats de rire. au 11e ° d'h, la
RB se préoccupe de la qualité de la parole : " leniter
" doucement,calmement, " sine risu " avec le sérieux
convenable et approprié, " humiliter " avec le respect et
la simplicité qui convient, " cum gravitate " sans affectation
mais avec dignité, " pauca verba " en peu de mots, sans en
rajouter inutilement pour le plaisir de s'éclater ou de remplir l'espace
sonore. " rationabilia " avec des mots qui soient raisonnables, approprié
au but. Le moine n'est donc pas exempt de combats pour vivre le silence
intérieur au milieu de ses occupations quotidiennes avec tout ce qu'elles
comportent d'activité et de paroles. Soeur Marie
o.s.b. |