SAINT
PHILIBERT fondateur des monastères de Jumièges dans la région
de Rouen et de Noirmoutier en Vendée, au VIIe siècle.Tandis
que St Amand nous paraît assez isolé dans son parcours apostolique,
St Philibert présente des traits communs avec son condisciple St Wandrille.
Ils sont tous deux d'origine aristocratique, tous deux éduqués à
la cour. Puis, attirés par la vie monastique, ils adoptent la règle
de St Benoît combinée aux coutumes celtes popularisées par
St Colomban : l'ascèse et le travail manuel sont au premier plan. Ils
fondent respectivement leurs abbayes sur les rives de la basse-Seine, celle de
Jumièges voisine de quelques kilomètres de celle de St Wandrille,
l'ancienne Fontenelle. Jumièges, fondée en 654, a souffert des
incursions normandes au IXe siècle, puis des destructions d'un marchand
de bois de Canteleu en 1793. Elle n'est plus aujourd'hui qu'une impressionnante
église en ruines. Quant à l'abbaye de Noirmoutier, fondée
en 677, ravagée aussi par les Normands, il n'en subsiste que l'église,
complètement remaniée au cours des siècles, avec sa crypte
de type mérovingien où l'on remarque un cénotaphe qui rappelle
le culte rendu à St Philibert. LES DEBUTS
DE ST PHILIBERT Philibert est né vers 616, en Gascogne,
dans la région d'Eauze. Elevé à Aire-sur-Adour où
son père Philibaud fut nommé plus tard évêque, il entra
vers 15 ans à la cour du roi Dagobert où il se lia d'amitié
avec d'autres adolescents venus faire leurs premières armes dans l'administration
royale. Citons Didier, futur évêque de Cahors, Eloi le monétaire
de Dagobert, et surtout Dadon le chancelier qui est plus connu sous le nom de
St Ouen lorsqu'il devint évêque de Rouen. Conquis comme ces derniers
à la spiritualité de St Colomban, il se fit moine à l'âge
de 17 ans au monastère de Rebais, dans la région de Meaux, fondé
par Dadon et dirigé par Aile, moine de Luxeuil dans les Vosges.Il
se fit tout de suite remarquer par sa ferveur, son rigorisme et sa grande culture.
Lorsque, vers 650, Aile mourut, les moines désignèrent Philibert
pour lui succéder. Alors, nous dit son biographe: "il prit
à cur de mettre en honneur l'humilité, d'exercer largement
l'hospitalité, de redoubler ses mortifications, de gouverner avec fermeté
la maison confiée à son zèle, sans acception de personne,
désireux d'extirper les abus qui auraient pu s'introduire dans la communauté".
Cette
rigueur provoqua l'hostilité de quelques moines, et même une révolte,
si bien que Philibert décida de partir pour étudier les règles
monastiques appliquées en Occident. Il alla d'abord à Luxeuil,
puis à Bobbio en Lombardie, où était mort en 615 St Colomban,
et il prit connaissance des règles orientales, celle de Macaire et de Basile,
et aussi de la Règle bénédictine qui commençait à
s'introduire en Gaule. Revenu à Rebais, il résigna ses fonctions
d'Abbé et décida de fonder un monastère nouveau.
LA
FONDATION DE JUMIEGES Philibert se souvint alors de son ancien
ami Dadon devenu évêque de Rouen ; il se dirigea vers la Neustrie.
Vers 655, il obtint de la reine Bathilde un vieux château en ruines et un
domaine situé dans une boucle de la Seine à une quinzaine de kilomètres
de Fontenelle où St Wandrille avait établi un monastère cinq
ans auparavant. Philibert emmena 77 moines et construisit une église
dédiée à la Vierge, avec un autel consacré à
St Colomban et plusieurs oratoires : ceux de St Pierre, de St Denis, de St Germain
et de St Martin. Ces choix indiquent que sa dévotion se tournait autant
vers les saints du royaume que vers Rome. Comme à St Wandrille, la
règle suivie fut composite, reprenant beaucoup aux institutions de St Colomban,
empruntant aux Pères orientaux et à la règle de St Benoît.
A Jumièges, le moine doit vivre dans la pauvreté et pratiquer une
pénitence extrême. Le travail manuel est à l'honneur, et les
moines défrichent la forêt de Jumièges. Comme Wandrille, Philibert
évangélisait les paysans, mais d'une façon plus rude que
son collègue, et il rachetait des esclaves, particulièrement ceux
que les bateaux remontant la Seine amenaient d'Angleterre.
De loin,
la reine Bathilde, elle-même ancienne esclave anglo-saxonne, continuait
à s'intéresser à l'abbaye, et, dans les moments de disette,
elle aida même les moines à s'approvisionner. Elle fut heureuse
d'apprendre que Philibert avait créé, non loin de Jumièges,
une abbaye de femmes. Pour la diriger, Philibert fit appel à Austreberte,
une aristocrate du Ponthieu, qui avait reçu le voile des mains de St Omer,
évêque de Thérouanne, vers 655. Elle avait alors gouverné
le monastère de Port-le-Grand sur la Somme. Austreberte accepta de diriger
le monastère féminin, mais, en conflit avec des moniales, elle s'installa
quelques années après à Pavilly, à 15 kilomètres
de Jumièges. Une légende raconte que l'âne qui allait
chercher régulièrement le linge sale des moines et le rapportait
à Pavilly, fut étranglé par un loup ; en punition de son
crime, Austreberte ordonna à l'animal de remplir l'office dont l'âne
s'était acquitté. Cette légende trouve son expression sculptée
sur deux petits bas-reliefs à l'entrée du déambulatoire sud
de l'église de Tournus.
Actif, entreprenant, Philibert restait
attentif aux problèmes de son temps. Vers 675/676, il entra en conflit
avec Ebroïn, le maire du palais. Il ne se gêna pas de venir le trouver
et de lui reprocher ses actes de cruauté : d'avoir fait assassiner des
opposants à sa politique, fait emprisonner et mutiler St Léger,
évêque d'Autun, l'un de ses adversaires politiques. Dans sa perfidie,
Ebroïn, n'osant pas l'attaquer ouvertement, s'arrangea pour le brouiller
avec St Ouen et pour le faire emprisonner à Rouen dans la tour Alverède
qui, plus tard, fut propriété de Jumièges. Libéré
peu de temps après, Philibert quitta le royaume de Neustrie et s'installa
en Aquitaine. LA FONDATION DE NOIRMOUTIER
Philibert fut accueilli par Ansoard, évêque
de Poitiers, un partisan de St Léger, donc un adversaire d'Ebroïn.
On lui conseilla de s'installer dans l'île d'Héro ou Hério,
où autrefois une chapelle consacrée à St Hilaire avait été
édifiée.
Le 1er juillet 677, Ansoard fait donation
au nouvel abbé de Noirmoutier de terres situées dans le Poitou,
en particulier des villas de l'Ampan (Beauvoir-sur-mer, en Vendée) et de
Déas (St Philibert de Grand-Lieu). Avec l'aide de moines de Jumièges
venus rejoindre l'exilé, et grâce à son remarquable don d'organisateur,
Philibert créa, sur le modèle de Jumièges, un monastère
important qui contribua à l'évangélisation des populations
et à l'essor économique d'une île quasi inculte (défrichement
des terres, développement des marais salants, organisation de la pêche
...).
Après la mort d'Ebroïn, assassiné en 680,
les moines de Jumièges, privés de leur Abbé, souhaitèrent
le retour de Philibert. Mais ce n'est qu'en 683, que St Ouen se réconcilia
avec lui. Philibert, toujours aussi actif, fonda un nouveau monastère
de femmes, celui de Montivilliers, dans un domaine près du Havre concédé
par le nouveau maire du palais, Waraton.
Mais Philibert regrettait
la solitude de Noirmoutier. Vers 684, il repartit en Vendée après
avoir installé le moine Achard comme Abbé de Jumièges. Malgré
son âge avancé, il reprit le chemin de Noirmoutier, et c'est là
qu'il mourut le 20 Août 685. Il fut inhumé dans la crypte mérovingienne
encore visible, quoique considérablement transformée. A la veille
de sa mort, voici le portrait que nous retrace son biographe : "Philibert
jouissait d'une telle délicatesse, qu'il mettait tous ses soins à
pratiquer d'abord ce qu'il enseignait aux autres. Il était rempli de piété,
enclin à la miséricorde, doué pour la prédication,
d'une intelligence vaste et profonde, d'un contact facile, ferme de caractère,
hospitalier pour tous, ayant à cur le rachat des captifs et la consolation
des affligés, zélé pour la construction des édifices
religieux, homme désintéressé entraînant une foule
de disciples dans la voie du détachement. Toujours il avait à la
bouche le nom du Christ, et toujours dans son cur resplendissaient les lumières
et la force de l'Esprit-Saint. "suite et fin
:LE CULTE DE ST PHILIBERT
Curieusement,
les moines de Jumièges ne réclamèrent pas le corps de leur
fondateur, et Philibert demeura enseveli à Noirmoutier. Vers 820, alors
que les pirates normands commençaient à attaquer les côtes
atlantiques, les moines se préparèrent un refuge sur le continent
dans le domaine de Déas en Loire-Atlantique. Vers 830, ils prirent l'habitude
d'y venir passer l'été, emportant avec eux ce qu'ils avaient de
plus précieux : reliques et mobilier liturgique. Ils regagnaient l'île
pour la mauvaise saison. Une enceinte fortifiée entourait le monastère,
dont la défense fut organisée du consentement de l'empereur Louis
le Pieux et avec le concours de la population de l'île.
En
836, fatigués de ces allées venues, les moines se fixèrent
à Déas. Le sarcophage de marbre du fondateur y fut même transporté.
Le voyage se fit en quatre étapes triomphales, racontées par un
témoin oculaire, le moine Ermentaire, dans le Livre 1 des Miracles de St
Philibert : la première en bateau jusqu'à la côte le 7
juin, la seconde à l'Ampan les 8 et 9, puis à Paulx le 10, enfin
le 11 à Déas. L'Abbé Hilbod fit faire des travaux pour agrandir
l'église, car les pèlerins affluaient pour recevoir grâces
et guérisons. Ermentaire nous dit que "l'on vit affluer tous les
infirmes du pays, les uns sur un pied, les autres s'appuyant sur des béquilles
ou des bâtons, d'autres à cloche-pied, certains traînés
dans des chariots, dans des paniers, dans des chaises à porteurs, sur des
brancards. On voyait également arriver sur la route des muets, des sourds,
des aveugles, des infirmes de toute espèce. Demandant avec foi la santé,
ils obtenaient la guérison de leurs maux". Selon l'hagiographe,
on venait de toutes parts, nous seulement des environs de Nantes, mais de la région
de Rennes, du Poitou, de la Touraine, de l'Anjou et de la future Normandie.
Mais,
dès 840, les Normands s'infiltrant de plus en plus loin à l'intérieur
des terres, Déas n'offrait plus de refuge assez sûr. C'est alors
que le comte Vivien, Abbé laïc de St Martin de Tours, promit aux moines
de Déas la petite abbaye de Cunault, près de Saumur, sur les bords
de la Loire. Les moines commencèrent à s'y installer. Laissant le
lourd sarcophage de Philibert à Déas, ils prirent seulement les
reliques dans un sac de cuir et les installèrent à Cunault. Hélas,
les Normands remontèrent la Loire. Quatre ans après l'arrivée
à Cunault, les moines s'installèrent de nouveau à Messais
en Poitou, près de Châtellerault, dans un domaine concédé
par Charles le Chauve. Pendant le transfert des reliques de St Philibert, les
miracles, selon le moine Ermentaire, s'étaient multipliés. Peu après,
le chroniqueur devait interrompre son récit, car, devenu Abbé de
Messais vers 862, il eut d'autres tâches à accomplir.
C'est
Falcon, moine de Tournus, qui, à la fin du XIe siècle, nous permet
de suivre la suite de la translation des reliques de St Philibert. En effet, le
Poitou était à son tour menacé par les Normands. Charles
le Chauve, très favorable aux moines, leur donne d'abord le lieu de Goudet
près du Puy en Velay pour construire un monastère. Puis le 30
octobre 871, il leur concède l'abbaye de St Pourçain en Auvergne
dans l'Allier avec toutes ses dépendances. L'Abbé était alors
Geilon, fils du comte du même nom, remarquable organisateur et fort riche
qui sans doute donna à son abbaye le fameux flabellum (grand éventail
liturgique qui permet- tait d'éloigner les mouches et de tempérer
la chaleur pendant les offices). Au cours de ses voyages, il découvrit
le monastère de Tournus où quelques moines résidaient et
qui était protégé par un castrum contre toute attaque. Il
va alors trouver le roi Charles à St Denis, et ce dernier, le 19 mars 875,
concède comme refuge aux moines de St Philibert l'abbaye St Valérien
de Tournus, avec le château et toutes ses dépendances. Les
moines s'y fixèrent définitivement, renonçant à réintégrer
Noirmoutier qui devint, comme Déas et Cunault, simple dépendance
de Tournus. Les reliques de St Philibert furent alors installées dans
cette église qui, agrandie aux XIe et XIIe siècles, prendra le nom
de St Philibert de Tournus. Ainsi s'achève le long et laborieux exode des
moines de Noirmoutier qui dura une quarantaine d'années.
En
raison des pérégrinations connues par les reliques de St Philibert,
les lieux de son culte sont très nombreux en France. On dénombre
une soixantaine d'églises qui portent son nom. Il est représenté,
tantôt en moine prédicateur, tantôt en Abbé revêtu
de ses insignes, tantôt en constructeur de monastères ou en fondateur
d'Ordre religieux.
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