On
entend souvent dire : " La vie est un combat ! ". Mais quel combat ?
Pour celui du pain, de la paix, de la liberté, les hommes se disent
aujourd'hui d'accord. Si le Christ revenait, il pourrait répondre à
la quête du monde : " Je suis le pain, la paix, la liberté ".
Car les hommes le cherchent sans le savoir. Ceux qui le cherchent en le sachant
sont la conscience du monde, son avant-garde, sa lumière. A qui
cherche Dieu, la vie est un parcours d'obstacles. Des obstacles non éloignés,
intermittents et rares, mais bien plutôt constants et multiples. Comme si
la tentation était latente dans l'air même que l'on respire. Car
l'homme ne demeure pas naturellement en Dieu et, hors de Dieu, la tentation est
reine. La seule tentation qui les résume toutes et leur ouvre avantageusement
la porte est de vivre hors de Dieu.
L'homme ne peut jamais poser
les armes. On ne demeure en Dieu qu'à coups d'efforts, d'efforts constants,
de volonté. Qui ne sait que son âme est ce champ de lutte n'est
pas dans la lumière. Qui se refuse à le savoir se condamne.
La lucidité. que l'homme revendique tant, se mesure d'abord à
cette prise de conscience. Celui-1à donc est le plus subtilement tenté
qui croit ne l'être pas ou qui croit le savoir assez. Le saint se sait
mieux que personne dans la condition générale des hommes. Que ceux-ci
soient plus ou moins tentés dans leur chair, leur égoïsme ou
leur orgueil, c'est indéniable. Mais aucun d'eux n'en est exempt. Pour
tous existe le devoir non seu1ement de vaincre la tentation, mais de la découvrir
: c'est à lui faire la chasse que l'âme s'affine, se sensibilise
; à la briser qu'elle s'affirme, se sanctifie. Saint Benoît
a compris cela. Quitter le monde, c'est en même temps que pour chercher
Dieu et dans ce but même tourner le dos à un certain nombre de tentations.
Mais le mot de saint Bernard reste vrai : " Si l'homme ne se quitte
pas lui-même, il n'y a rien de fait ! " Quel avantage peut-on
donc trouver au départ, si l'on transporte avec soi toute sa misère
? Essentiellement celui-ci que, dans le silence, en face de lui-même, l'homme
n'échappera pas à la connaissance de cette misère, à
la conscience brûlante de ses tentations : " La vérité,
dit Louis Lavelle, n'a besoin que du recueillement intérieur et d'une
oreille docile"
Le moine fait l'expérience de la
vérité. Il apprend que l'on ne trouve pas Dieu sans avoir heurté
son propre néant. Il apprend que l'homme ne parvient à connaître
sa grandeur de créature qu'en découvrant en même temps toute
sa faiblesse, qu'il lui faut accepter celle-ci pour trouver celle-là. Le
même regard, et dans la même proportion, lui donne Dieu et lui-même.
A ce point précis de vérité qui appelle la vertu
et apporte la joie, la tentation peut sourdre d'être satisfait. C'est alors
le moment d'abandonner toute réflexion et de sauter hors de soi, d'un bond
volontaire, en Dieu. L'homme se couche dans le tombeau à côté
du Christ, sûr que la mort seule le délivrera à la fin de
lui-même. Jusque-là il devra vivre tenté, lié à
sa misère d'homme. L'homme refuse souvent le combat. Il a peur
inconsciemment de lui-même, de la vérité sur lui-même,
de la vérité tout court. Il se condamne stupidement à demeurer
hors de lui la proie des tentations, leur esclave. Il mourra sans avoir jamais
voulu ouvrir véritablement les yeux. Et c'est en les fermant qu'il trouvera
douloureusement la lumière qu'il aura fuie. Chercher Dieu est le combat.
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