L'AMOUR
DANS LA VIE ET L'OEUVRE DE SIMONE WEIL L'AMOUR
DE SOI CHEZ SIMONE WEIL Étudier l'amour de soi chez Simone Weil,
c'est attaquer de front le préjugé, sinon très répandu,
du moins en cours chez quelques détracteurs, selon lequel elle aurait complètement
failli à ce devoir, ce qui me semble très contestable. Simone
Weil, au plan intellectuel, était consciente de la nécessité
d'un tel amour, même s'il lui fallait faire un détour par Dieu pour
le justifier. Exténuée par ses maux de tête, elle a pu dire
qu'elle se haïssait, mais elle ne s'est pas haïe autant que certains
ont cru le voir et elle a mis en pratique, par son ascèse et son attention
à la partie supérieure de son être, la forme de l'amour de
soi la plus authentiquement désirable. 1 - VOCATION ET AMOUR DE
SOI : La vocation :
L'amour de soi se situe, en effet, à différents
niveaux et tout d'abord à celui de la simple conservation physique, où
on peut se demander si Simone Weil s'est toujours comportée raisonnablement.
Puis il peut consister à s'accorder de plus ou moins grands plaisirs,
dont certains sont nécessaires au maintien de l'équilibre requis
pour la vie personnelle, familiale et sociale. Contrairement à ce que l'on
pourrait penser, Simone Weil était capable de s'octroyer de menus plaisirs,
elle fumait par exemple. Et Gustave Thibon nous relate cette touchante anecdote:
" Comme elle comptait devant moi l'argent qu'elle avait héroïquement
gagné pendant les vendanges et que je lui disais n'avoir aucune illusion
sur la destination de cette somme, elle répondit avec une spontanéité
désarmante : "j'achèterai bien aussi quelques livres ! ".
Mais l'amour de soi consiste aussi, et peut-être essentiellement,
en la conservation et en la progression morales de l'individu. La plus haute forme
de cet amour me semble être la prise de conscience d'une vocation propre
et la mise en uvre de tout ce qui est nécessaire pour l'accomplir.
En ce domaine, Simone Weil a excellé. Gustave Thibon écrit
aussi à ce sujet : " J'ai trop assisté au déroulement
quotidien de son existence pour conserver le moindre doute sur l'authenticité
de sa vocation spirituelle : sa foi, son détachement s'incarnaient dans
tous ses actes, parfois avec un irréalisme déconcertant, mais toujours
avec une absolue générosité. Son ascétisme pouvait
paraître exagéré dans notre siècle de demi-mesure (...)
il n'en restait pas moins pur de toute exaltation sensible". Simone
Pètrement nous apprend qu' "elle avait la passion, la vocation
d'enseigner". Ce n'était pas seulement celle du professeur, mais
aussi celle de la militante et surtout de l'écrivain mystique témoin
de l'absolu, poussé à révéler aux autres ce qu'il
sent, comprend et expérimente.
Cette vocation l'a poussée
à faire des expériences vers lesquelles, de par ses aptitudes et
goûts personnels, elle ne serait pas allée. A propos des vendanges,
elle écrivit : "Il y a des choses que je n'aurais pas pu dire si
je n'avais pas fait cela". Elle confia à Simone Pètrement,
en juin 1941 : "Je n'ai pas en moi d'énergie pour peiner et souffrir,
sinon quand une nécessité intérieure me pousse, à
laquelle je sens que je ne puis me soustraire sans me trahir moi-même. Quand
(...) une nécessité extérieure s'ajoute, quelle puissance
n'acquiert-elle pas ? Ne sens-tu pas combien cette résolution m'aide à
supporter le malheur du moment ? Les fatigues de mon corps et de mon âme
se transformeront en nourriture parmi un peuple qui a faim".
Mais ce n'est que petit à petit, parfois, que le sens d'une vocation se
dévoile et ce n'est qu'au jour le jour que se discernent les actions qui
entrent dans le cadre de celle-ci. Tout mettre en uvre pour accomplir sa
vocation et ce qu'on sent qu'on ne peut pas ne pas faire sans se trahir, ce qui
ne serait pas moralement supportable, est donc bien une façon de s'aimer
soi-même, quand bien même les efforts demandés par cette vocation
seraient pénibles, douloureux, voire exorbitants. La pensée
de transformer sa peine en nourriture pour le prochain affamé, ajoutée
à celle de l'exigence de sa vocation, fit jaillir en elle l'énergie
dont elle était totalement dépourvue au départ. Notons
au passage l'une des lois du fonctionnement de l'énergie, qu'elle a tant
étudiées et dont l'étude théorique, dans un but pratique
évident, me semble pareillement l'une des manifestations de l'amour de
soi chez Simone Weil.
Une autre confidence est de première
importance : "Si j'avais la faiblesse de reculer devant la dureté
de la vie qui m'attend, je sais que je ne pourrais alors plus rien faire".
Cela peut expliquer la vigilance avec laquelle Simone Weil s'est constamment surveillée
pour venir à bout de ses défauts, et expliquer aussi que, pour vivre
chaque jour en conformité avec l'idéal qu'elle s'était fixé,
elle ne se permettait pas le moindre écart. Agir avec faiblesse aurait
été rompre avec un certain rythme et risquer de n'avoir plus la
force de se dominer. Par ailleurs, la désertion devant la difficulté
à affronter pouvait la plonger dans un chagrin tel qu'il y aurait eu risque
d'assécher définitivement l'énergie requise pour agir en
pareil cas, car l'énergie ne se renouvelle que dans la joie ou actionnée
par des éléments positifs. L'amour
de soi :
" Aimer son prochain plus que soi-même,
oublier de se prendre en considération est une faute contre la raison ",
déclarait Simone Weil à ses élèves de Bourges. L'amour
de soi est donc considéré comme un amour naturel, dont la méconnaissance
s'apparente à une sorte de folie. Mais il peut revêtir des formes
illégitimes. Ainsi, l'amour de soi ne saurait se confondre avec une sorte
d'autosatisfaction béate et sans fondement : " Le contentement
de soi après une action (ou une uvre d'art) est une dégradation
d'énergie supérieure. C'est pourquoi la main droite doit ignorer...
"
Nous pouvons pareillement nous mal aimer en privilégiant
une partie plus ou moins basse de nous-mêmes au détriment des autres,
réduction véritablement mutilante de notre personnalité.
" Toutes les fois qu'on élève le moi (le moi social, psychologique,
etc.), si haut qu'on l'élève, on se dégrade infiniment en
réduisant soi à être seulement cela. Quand il est abaissé
(à moins que l'énergie ne se tende à l'élever en désir)
on sait qu'on n'est pas cela. Une très belle femme qui regarde son image
au miroir peut très bien croire qu'elle est cela. Une femme laide sait
qu'elle n'est pas cela. ". Le péché joue un rôle
positif, pour autant qu'il nous oblige à fixer nos yeux sur nos imperfections.
" C'est une faveur que l'imperfection essentielle qui est dissimulée
au fond de moi se soit en partie manifestée à mes yeux (...) Je
désire, je supplie que mon imperfection se manifeste tout entière
à mes yeux (...) Non pas pour qu'elle guérisse, mais même
quand elle ne devrait pas guérir, pour que je sois dans la vérité.
" Une autre façon de se fourvoyer : " prendre l'expansion
pour la hauteur parce qu'il y a dans les deux cas de larges espaces. "
Deux illusions d'optique sont à éviter : au niveau de
la conservation de l'existence où nous risquons de dépasser ce qui
est simplement nécessaire, ou au contraire de mettre en péril, par
un mauvais calcul, le minimum requis pour la simple survie ; puis, au niveau
du caractère, où il est possible de s'étendre horizontalement
au détriment du plan vertical, en confondant au besoin, les deux plans.
La plus grande illusion d'optique, pour l'homme, consiste en ce qu'il se situe
au centre du monde. Pour parer à une telle illusion Simone Weil donnait
ce conseil : " Se vider de sa fausse divinité, se nier soi-même,
renoncer à être en imagination le centre du monde, discerner tous
les points du monde comme étant des centres au même titre et le véri-
table centre comme étant hors du monde / c'est consentir au règne
de la nécessité mécanique dans la matière et du libre
choix au centre de chaque âme. Ce consentement est amour."
Une
telle façon de considérer la place de l'homme dans l'univers se
répercute sur la conception de la place de l'homme dans la société.
Ainsi trouvons-nous, dans l'Enracinement, cette idée très profonde
: " Un homme considéré en lui-même, a seulement des
devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les
autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits.
" Cela dit, cet amour nécessaire et légitime posait quelques
problèmes à Simone Weil qui n'hésita pas à écrire
: " L'amour de soi est le seul amour ; mais Dieu seul peut s'aimer. C'est
pour-quoi il n'y a pas d'autre amour pour nous que de prier que Dieu s'aime à
travers nous".
Nous ne pouvons aimer, en effet, que ce qui est
aimable et, si nous sommes honnêtes, nous ne nous laissons pas aveugler
par nos imperfections. Et cependant : " Aime ton prochain comme toi-même,
dit-elle, cela veut dire aime-le inconditionnellement; car l'amour de soi est
inconditionnel. Se ferait-on horreur, on ne cesse de s'aimer." Et
à travers un détour par Dieu, elle fonde l'amour de soi sur des
bases inébranlables : " Ce n'est pas parce que Dieu nous aime que
nous devons l'aimer. C'est parce que Dieu nous aime que nous devons nous aimer.
Comment s'aimer soi-même sans ce motif ? / (L'amour de soi est impossible
à l'homme, sinon par ce détour.)" Et il faudrait ajouter
: parce que Dieu se sert de nous pour aller vers les autres. Ce détour
par Dieu permet aussi d'éviter les erreurs de perspective, de confondre,
par exemple, amour de soi et égoïsme : " Pour échapper
aux erreurs de perspective, le seul moyen est de choisir son trésor et
de transporter son cur hors de l'espace, hors du monde, en Dieu. ".
Dans cette optique, elle pouvait aussi se donner le précepte suivant :
" N'accorder de valeur en moi qu'à ce qui est transcendant, c'est-à-dire
inconnu de moi-même, qui n'est pas moi - et à rien d'autre, sans
aucune exception. ". C'était là suggérer que
ce qui est aimable dans une personne c'est tout ce qui, paradoxalement, est impersonnel.
En fait le seul amour de soi légitime, pour Simone Weil, est la compassion.
"Ne s'aimer soi- même que d'un amour de compassion, la compassion
tournée vers soi- même, c'est l'humilité." La
compassion implique, en effet, la reconnaissance d'un manque, d'une imperfection
ou d'un malheur quelconque. Mais le tragique de la condition humaine réside
en ce que les malheureux ne peuvent même plus avoir de compassion pour eux-mêmes
: " Au-dessous d'un certain niveau de malheur, la pitié se
change en horreur pour soi comme pour autrui. C'est pourquoi Napoléon disait
que les vrais malheurs ne se racontent pas ; et les anciens, que les grandes douleurs
sont muettes.".
Notons enfin que Simone Weil, pour laquelle la
distance jouait un rôle important dans l'amour, en relation notamment avec
la pudeur, retrouvait celle-ci vis-à-vis d'elle-même, en envisageant
l'amour de soi du point de vue surnaturel : " L'amour surnaturel ne touche
que les créatures et ne va qu'à Dieu. Il n'aime que les créatures
- qu'avons-nous d'autre à aimer ? - mais comme intermédiaires. Au
titre d'intermédiaire, il aime également toutes les créatures
y compris soi." Par le truchement de cette distance, il y avait,
pour elle, une possibilité de concilier le nécessaire amour de soi
et l'aspiration à la transparence qui requérait la mise au silence
de son moi.Suite
et fin :II LA PLACE DU CORPS ET LE DRESSAGE La
place du corps :
Le corps est, avant tout, un facteur
de connaissance, bien entendu au niveau des sens et de l'expérience immédiate,
mais aussi et surtout par tout ce qu'il peut ressentir et surtout souffrir. Nous
savons que la douleur physique est l'un des constituants du malheur pour Simone
Weil l'autre étant une forme de déchéance sociale. Mais elle
précise :" Le corps a part dans tout apprentissage. Au niveau de
la sensibilité physique, la douleur seule est un contact avec cette nécessité
qui constitue l'ordre du monde ; car le plaisir n'enferme pas l'impression d'une
nécessité. C'est une partie plus élevée de la sensibilité
qui est capable de sentir la nécessité dans la joie, et cela seulement
par l'intermédiaire du sentiment du beau ".
Mais le corps
n'est pas seulement un instrument de connaissance, il est aussi un facteur déterminant
de progrès moral et spirituel. Ainsi : "Je peux pousser mon
corps dans le bien plus loin que ne se trouve l'âme ; il entraîne
alors l'âme". Lorsqu'elle envisage cet entraînement de
l'âme par le corps, il s'agit bien entendu de la partie charnelle de l'âme.
Dans " La Connaissance surnaturelle ", elle utilise une image
éclairante à ce sujet : " Une partie de l'âme
veut remplir une obligation, comme rendre un dépôt ; une autre ne
veut pas. Elles luttent. Le corps est la balance. Le corps est l'unique balance
capable de faire de l'âme le contrepoids de l'âme. En un sens il est
juge entre l'âme et l'âme, comme la balance entre le poids et le poids.
Comme la croix est une balance entre le ciel et la terre, ainsi le corps entre
l'âme et l'âme. C'est là l'éminente dignité du
corps. C'est le corps qui mange, mais c'est aussi le corps qui jene. C'est la
chair qui dort, mais c'est aussi la chair qui veille". Le corps toutefois
doit être mû par un puissant agent extérieur qui lui fasse
voir clairement la direction à prendre. La foi est cet intermédiaire
indispensable. Autre image : "Le corps est un levier par lequel l'âme
agit sur l'âme. Par la discipline imposée au corps, l'énergie
errante de l'âme s'épuise d'elle-même". Il semble
que, pour Simone Weil, l'obéissance du corps à la partie éternelle
de l'âme aille de soi, dans le cas d'une réelle attention, tout comme
est irrésistible l'obéissance à la grâce lorsque celle-ci
est réellement perçue. Reprenant un langage platonicien, elle suggère,
toutefois, que la partie charnelle de l'âme résiste tout de même
plus ou moins fortement : " Le corps est une prison. La partie spirituelle
de l'âme doit s'en servir pour enfermer, emmurer la partie charnelle".
Il y aura, toutefois, violence et elle précise que : " La première
et la plus nécessaire des violences de soi sur soi est d'exécuter
en fait ce qu'on se représente clairement comme un devoir ". Le
dressage :
Le dressage nécessaire de la partie charnelle
de l'âme par l'intermédiaire du dressage du corps a été
expérimenté par Simone Weil de façon quasi-monastique. Ce
qu'il faut dresser ce sont les " animaux ". Que sont- ils exactement
? " Les animaux c'est ce qui en moi, avec divers accents de tristesse,
d'exultation, de triomphe, de peur, d'angoisse, de douleur et de toute autre émotion,
crie sans aucun arrêt " moi, moi, moi, moi, moi ".
En
premier lieu, on peut tenter de leur opposer une sourde oreille. Ne pas s'écouter
donc. " Faire taire ces animaux en moi qui crient et empêchent
Dieu de m'entendre et de me parler. Pour imposer silence, le mieux est de faire
comme si on n'entendait pas. Ceux qui constatent qu'ils ne sont pas entendus finissent
par se lasser et se taire". Mais ne pas les écouter est une
chose, les faire taire complètement, une autre chose. Tant que nous ne
serons pas arrivés à cela, il pourra arriver, en effet, que nous
ne disposions pas un jour de l'énergie nécessaire pour ne pas les
écouter. Simone Weil propose alors une progression méthodique
: " Il faut les amener à se taire parfois quelques instants.
Puis les dresser à se taire de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps.
Puis obtenir, si on peut, leur silence total. S'ils peuvent mourir avant le corps
c'est le mieux. Tant que le corps leur obéit, ils croient dialoguer avec
l'univers. A cause de la perspective, l'univers change pour celui dont le corps
a fait dix pas. Si le corps ne leur obéit, et si la parole ne les traduit
pas, ils sont forcés de constater que rien au monde ne les entend."
Un autre conseil nous est donné pour effectuer avec le plus d'efficacité
possible ce dressage : " Mais pour cela, il ne faut pas compter. L'esprit
de record fait de n'importe quelle action un stimulant pour les animaux. Il y
a des biens qui sont anéantis dès qu'on les évalue".
L'orgueil, en effet, n'est pas loin qui détruit tout sur son passage,
de sorte que Simone Weil ne voit plus qu'un recours, c'est de demander et recevoir
la grâce de Dieu qui seule peut venir à bout de ce qui, tel le phnix,
est toujours prêt à renaître de ses cendres : "
Dieu nous a faits de telle manière que nous soyons contraints de nous tourner
vers lui en suppliants". Ainsi, demandait-elle pour elle-même
qu'il lui soit " donné de discerner ce point d'où sort la
racine des fautes, et de couper d'un coup. Il ne restera alors que de mauvaises
habitudes à dompter par un travail pénible". Toutefois,
elle laisse entrevoir une perspective moins radicale, émouvante, sous la
plume de celle qui ne devait pas s'octroyer beaucoup d'indulgence, lorsqu'elle
déclare : " Je crois qu'il ne sert à rien de combattre
directement les faiblesses naturelles. Il faut se faire violence pour agir comme
si on ne les avait pas, dans les circonstances où un devoir l'exige impérieusement
; et dans le cours ordinaire de la vie, il faut bien les connaître, en tenir
compte avec prudence, et s'efforcer d'en faire bon usage, car elles sont toutes
susceptibles d'un bon usage". Micheline
Mazeau
|